Index
1 La chanson de Roland
2 Le roman de Tristan et Iseut
3 Le Roman de Perceval ou le conte du Graal
4 Le roman de la rose
5 François Villon
6 Francois Rabelais
7 La pléiade
8 Michel de Montaigne
9 René Descartes et le rationalisme
10 Pierre Corneille
11 Molière
12 Blaise Pascal
13 Jean Racine
14 Jean de la Fontaine
15 Nicolas Boileau
16 Madame de la Fayette
17 Marivaux
18 L'Abbé Prevost
19 Voltaire
20 Montesquieu
21 Denis Diderot
22 Jean-Jacques Rousseau
23 Beaumarchais
24 Chateaubriand
25 Benjamin Constant
26 Alphonse de Lamartine
27 Alfred de Vigny

25. Benjamin Constant

25.1. Adolphe

Je venais de finir, à vingt-deux ans, mes études à l’université de Goettingue. L'intention de mon père, ministre de l’électeur¨ de ..., était que je parcourusse¨ les pays les plus remarquables¨ de l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprès de lui,me faire entrer dans le département dont la direction lui était confiée,¨ et me préparer à le remplacer un jour. Ces espérances l'avaient rendu très indulgent¨ pour beaucoup de mes fautes. Malheureusement sa conduite¨ était plutôt noble et généreux que tendre. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait¨ mal à mon caractère. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide.
prince; visite; intéressants; donnée; compréhensif; manière de faire; allait avec
Aussi timide que lui, je m'accoutumai¨ à renfermer en moi-même tout ce que j*éprouvais,¨ à cacher mes véritables pensées. Cependant,¨ je portais au fond de mon cœur un besoin de sensibilité dont je ne m'apercevais pas.
pris l'habitude; ressentais; mais
Distrait¨ ennuyé, je partageais mon temps entre des études que j'interrompais¨ souvent, des projets que je n’exécutais¨ pas, des plaisirs qui ne m’intéressaient guère,¨ lorsqu’une circonstance, très frivole en apparence, produisit dans me disposition¨ une révolution importante.
inattentif; arrêtais; réalisais; presque pas; état d’âme
Une jeune homme avec lequel j’étais assez lié¨ cherchât à plaire à l'une des femmes les moins insipides¨ de la société dans laquelle nous vivions: j’étais le confident; très désintéressé de son entreprise,¨ après de longs efforts il parvint¨ à se faire aimer. Rien n’égalait ses transports¨ et l'excès de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore. Un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon cœur. Je veux être aimé, me disais-je, et je regardais autour de moi.
ami; désagréables; affaire; réussit; extases
Je m'agitais ainsi intérieurement, lorsque je fis connaissance avec le comte P..., homme de quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'¨ elle ne fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée dans les troubles de cette contres.
bien que
Ellénore me parut une conquête digne de moi.¨ Il me tardait¨ d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais je qu'à parler pour réussir. Cependant¨ une invincible¨ timidité m’arrêtait. J’étais indigne contre moi-même, mais à peine me retrouvais-je auprès d'elle que je me sentais de nouveau tremblant et troublé. Convaincu¨ que je n'aurais jamais le courage de parler à Ellénore, je me déterminai¨ à lui écrire. Le comte de P.. était absent.
de ma valeur; je désirais; mais; très forte; sûr; décidai
Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir: le transport¨ passager¨ d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle. Elle me répondit avec bonté, mais me déclara que,jusqu'au retour du comte de P.., elle ne pourrait me recevoir.
passion; momentané
Cette réponse me bouleversa.¨ Je lui écrivis, je la suppliai¨ de m'accorder¨ une dernière entrevue.¨ On m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux, mais elle persistait¨ dans sa résolution. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient¨ le nom. Je restai longtemps immobile à sa porte. J’étais étonné moi-même de ce que je souffrais.¨ Je me promenais dans la ville, comme si j'avais pu espérer de la rencontrer.
troubla; priai; donner; rencontre; ne changeait pas; ne savaient pas; étais malheureux
Au bout d'un mois, M.de P... me fit avertir¨ qu' Ellénore devait arriver le soir. Il avait invite à souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient consenti¨ à voir Ellénore.
informer; accepté
Je restai chez moi toute la journée. L'impatience me dévorait:¨ à tous les instants je consultais ma montre.
troublait
Il était assez tard lorsque j'entrai chez M.de P... J'aperçus Ellénore assise au fond de la chambre. Le comte me découvrit et me conduisit vers Ellénore.
"Je vous présente," lui dit-il en riant, "l'un des hommes que votre départ inattendu a le plus étonnés." Ellénore parlait à une femme placée à côté d'elle.. Lorsqu'elle me vit elle demeura tout interdite.¨ J'adressai à Ellénore des questions indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence¨ de calme On annonça qu'on avait servi;j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle ne put refuser. "Si vous ne me promettez pas," lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l'instant,¨ j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens,¨ j’abjure¨ tous mes devoirs, et je vais, n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à empoisonner."
sans parole; aspect; immédiatement; relations; abandonne
"Adolphe!" me répondit-elle; et elle me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit¨ sur sa figure,¨ "Je vous recevrai demain," me dit-elle, "mais je vous conjure...¨ " Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever¨ sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes à table.
lisait; visage; prie; finir
Je passai la nuit sans dormir. Onze heures sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle voulut parler; je lui demandai de m’écouter, et je continuai en ces termes:
"Je ne viens point réclamer¨ contre la sentence¨ que vous avez prononcée. Cet amour que vous repoussez¨ est indestructible. Mais ce n'est plus pour vous en entretenir¨ que Je vous ai priée de m'entendre; c'est au contraire pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme autrefois. Votre amitié me soutenait;¨ sans cette amitié je ne puis vivre; je ne demande rien, je ne veux que vous voir."
protester; décision; rejetez; parler; assurait
Ellénore fut émue. Elle m'imposa¨ plusieurs conditions.
fit accepter
Elle ne consentit¨ à me recevoir que rarement¨ au milieu d'une société nombreuse, avec l'engagement¨ que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce qu'elle voulut.
accepta; peu souvent; promesse
Je profitai dès¨ le lendemain de la permission que j'avais obtenue;¨ je continuai de même les jours suivants. Lors-que j'arrivais,j’apercevais dans les regards d'Ellénore une expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses yeux se tournaient naturellement:¨ vers moi. Mais elle n’était Jamais seule. Je ne tardai pas à m'irriter¨
déjà; eue; automatiquement; bientôt je m'irritai
de tant de contrainte.¨ Je devins sombre, taciturne,¨ inégal dans mon humeur. Elle se plaignit à moi de ce changement. "Que voulez-vous?," lui dis-je, "je ne conçois¨ rien à votre nouvelle manière d'être. Autrefois vous viviez retirée. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière. Ne méritai-je¨ donc pas d'être distingué des¨ mille importuns¨ qui vous assiègent?"¨
gêne; fermé; comprends; n'ai-je pas le droit; préféré aux; indiscrets; entourent}
Ellénore craignait¨ en se montrant inflexible¨ de voir se renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L’idée de rompre n'approchait plus de son cœur; elle consentit¨ à me recevoir quelquefois
avait peur; dur; accepta
seule.
Alors se modifièrent¨ rapidement les règles sévères¨ qu'elle m'avait prescrites.¨ Elle me permit de lui peindre¨ mon amour; elle se familiarisa par degrés¨ avec ce langage: bientôt elle m'avoua¨ qu'elle m'aimait.
changèrent; durs; décrétées; parler de; lentement; confessa
Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte.¨ M.de P.. avait pour elle une affection¨ très vrai, beaucoup de reconnaissance pour son dévouement,¨ beaucoup de respect pour son caractère, mais il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur une femme qui s’était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eut épousée. Mon amour tenait du¨ culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle craignait sans cesse de se voir humiliée. Elle se donna enfin tout entière.
ainsi; amour; fidélité; était comme un
M.de P... fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque sans interruption. Elle ne me
laissait jamais la quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui étaient insupportables.
Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but; elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs¨ de la compromettre.¨ Ma présence continuelle devait étonner ses gens,¨ ses enfants, qui pouvaient m'observer.
du reste; discréditer; domestiques
Le comte P... revint. Il ne tarda pas à soupçonner¨ mes relations avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre.Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait; je lui représentai¨ l’intérêt¨ de sa réputation, de sa fortune; je lui
bientôt il comprit; montrai; importance
rappelai ses enfants. "Mes enfants sont ceux de M.de P... Il les a reconnus; il en aura soin." Je redoublai mes prières. "Écoutez," me dit-elle, "si je romps avec le
comte, refuserez-vous de me voir?" "Le refuserez-vous?" reprit-elle en saisissant¨ mon bras avec une violence¨ qui me fit frémir.¨ "Non, assurément," lui répondis-je; "et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai dévoue. Mais considérez..." "Tout est considéré," interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant."
prenant; énergie; trembler
Je passai le reste de la journée dans une angoisse¨ inexprimable, lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième étage. Je la trouvai faisant des apprêts¨ d'un établissement¨ durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois¨ content et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. "Tout est rompu," me dit-elle, "je suis parfaitement¨ libre. J'ai de ma fortune particulière¨ soixante-quinze louis de rente; c'est,assez pour moi." Et, comme si elle eut redouté¨ une réponse, elle entra dans une foule¨ de détails relatifs¨ à ses projets. Elle chercha de mille manières à me faire persuader¨ qu'elle serait heureuse. Il était visible¨ qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'à moitié ce qu'elle disait. J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai; je lui dis
terreur; préparations; installation; en même temps; tout à fait; privée; eut peur de; masse de; sur; faire croire; clair
que j'en étais heureux.
La séparation d'Ellénore et du comte de P... produisit dans le public un effet qu'il n’était pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un instant le fruit de dix ans de dévouement¨ et de constance; on la
fidélité
confondit avec¨ toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule à mille inclinations¨ successives. L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée.
traita comme; passions
Les six mois que m'avait accordés¨ mon père étaient expirés;¨ il fallut songer¨ à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ, elle n'essaya même pas de le retarder; mais elle me fit promettre que, deux mois après, je reviendrais auprès d'elle, ou que je lui permettrais de me rejoindre.¨ Je le lui jurai¨ solennellement.
donnés; finis; penser; venir auprès de moi; promis
Pendant mon absence, j’écrivis régulièrement à Ellénore Elle avait compris par mes lettres qu'il me serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit qu'elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans combattre¨ sa résolution; je ne lui répondais rien de précis à ce sujet.¨
m'opposer à; sur cela
Je me déterminai¨ enfin à lui parler avec franchise.¨
décidai; ouverture
La réponse de Ellénore fut impétueuse;¨ elle était indignée¨ de mon désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue auprès de moi. Que pouvais-je redouter¨ de sa présence dans une retraite ignorée¨ au milieu d'une grande ville où personne ne la connaissait?
violente; irritée; avoir peur; inconnue
Ellénore suivit de près¨ cette lettre; elle m'informa de son arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner¨ beaucoup de joie. Mais elle avait été blessée: elle m'examinai avec défiance.¨ Une fureur insensée s’empara de nous:¨ tout ménagement¨ fut abjuré¨ , toute délicatesse oubliée. On eut dit
immédiatement; montrer; manque de confiance; nous prit; réserve; quittée
que nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies.
Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans réparation.
Je rentrai chez mon père. Il y avait beaucoup de monde. Lorsque nous fûmes seuls, il me dit: "On m'assure¨ que l'ancienne maîtresse du comte de P... est dans cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté, et je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient¨ pas, à votre âge, d'avoir une maîtresse avouée¨ et je vous avertis¨ que j'ai pris des mesures pour qu'elle s’éloigne d'ici.
me dit; est utile; officielle; informe
En achevant¨ ces mots, il me quitta. Ellénore chassée! chassée avec opprobe!¨ Ma résolution fut bientôt prise.
finissant; déshonneur
Je commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte de la ville. Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant passé la nuit à pleurer. "Viens," lui dis-je, "partons." Elle voulut répondre. "Partons," repris-je. "As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes bras ne sont-ils pas ton unique asile? Au nom du ciel! suis-moi."
Je l’entraînai.¨ Pendant la route je accablais¨ de caresses, je la pressais sur mon cœur. Je lui dis enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer, j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je voulais lui consacrer¨ ma vie et nous unir par tous les genres de lien. Sa reconnaissance fut d'abord extrême,¨ mais elle démêla¨ bientôt des contradictions dans mon récit. "Adolphe," me dit-elle, "vous vous trompez sur vous-même; vous êtes généreux; vous vous dévouez¨ à moi parce que je suis persécutée; vous croyez tout pour avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié."
emmenai; lui donnais beaucoup; donner; très grande; découvrit; abandonnez
Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me révélait-¨ elle un secret que je voulais ignorer?¨ Je m'efforçai de la rassurer, j'y parvins¨ peut-être; mais là vérité avait traversé mon âme.
montra; ne pas savoir; réussis
Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père. Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume.¨ Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque, convenablement fixée,¨ elle
ressentiment; installée
n'aurait plus besoin de moi.
Nous nous fixâmes à Cadan, petite ville de la Bohême. Je me répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort¨ d' Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir.Je parvins¨ à me contraindre.¨
la vie; réussis; dominer
Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire¨ une idée qui l'occupait. Aprês de longues sollicitation,¨ elle m'avoua¨ que M.de P... lui avait écrit; son procès était gagne; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait séparés. "J'ai répondu," me dit-elle, et vous devinez¨ bien que j'ai refusé." Je ne le devinais que trop. J’étais touché¨ mais au désespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ellénore.
cacher; instances; confia; comprendrez; ému
Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes¨ communes¨ dans les républiques que des factions¨ agitent rappela son père en Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de trois ans,il désira la fixer¨ auprès de lui.
changements de fortune; normales; intrigues; installer
Elle sentait qu'il était de son devoir d’obéir; elle assurait de la sorte¨ à ses enfants une grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi¨ ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. Je me dis qu'il fallait la satisfaire¨ une dernière fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger¨ quand je l'aurais replacée au milieu de sa famille. J'allais¨ lui proposer de la suivre en Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort subitement. Il l'avait instituée¨ son unique héritière, mais son testament était contredit par des lettres postérieures¨ que des parents¨ éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore se reprocha de l'avoir abandonne. Bien-tôt elle m’accusa de sa faute: "Vous m'avez fait manquer," me dit-elle, "à un devoir sacré. Maintenant il ne s'agit que de ma fortune; je vous l'immolerai¨ plus facilement encore. Mais, certes,je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai que des ennemis à rencontrer."
ainsi; pris; contenter; demander; était sur le point de; faite; suivantes; famille; sacrifierai
"Je n'ai voulu," lui répondis-je, "vous faire manquer à aucun devoir. Je me rends. Ellénore, votre intérêt l'emporte sur¨ toute autre considération.¨ Nous partirons ensemble quand vous le voudrez"
est plus important que; motivation
Ellénore obtint¨ dès son arrivée d’être établie¨ dans la jouissance¨ des biens qu'on lui disputait, en s'engageant¨ à n'en pas disposer¨ que son procès fut décidé.
réussit à; installée; possession; promettant; vendre
Elle s’établit dans une des possessions de son père.
Le mien, qui n’abordait¨ jamais avec moi dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les remplir d'insinuations: "Vous m'avez," me dit-il, "jusqu'à présent, paru le protecteur d' Ellénore, et sous ce rapport¨ il y avait dans vos procédés quelque chose¨ de noble. Je ne prononce¨ point sur une position que vous choisissez; mais j’écris au baron de T..., notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous recommander à lui; n'y voyez au moins qu'une preuve¨ de zèle,¨ et nullement une atteinte¨ à l’indépendance que vous avez toujours su défendre avec succès contre votre père."
parlait; manière de faire; aspect; juge; marque; sympathie; attaque
Je me rendis chez le baron de T... Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en Pologne,me questionna sur mes projets; je ne savais trop que lui répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée:¨ "Je vais," me dit-il, "vous parler avec franchise. Je connais les motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a mandés;¨ mais le bien qu'on m'a dit de vous, les talents que vous annoncez,¨ la carrière que vous deviez suivre, tout me fait une loi¨ de ne rien vous déguiser.¨ Je lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes plus amoureux de la femme qui vous domine. Que voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en avez vingt-six; vous la soignerez¨ dix ans encore;mais souvenez-vous bien qu'il y a entre vous et tous les genres de succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore."
gênée; écrits; promettez; devoir; cacher; entretiendrez
"J'ai cru vous devoir,¨ monsieur," lui répondis-je, "de vous écouter en silence; mais je dois aussi vous déclarer que vous ne m'avez pas ébranlé.¨ Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai près d'elle."
être obligé; fait changer d'opinion
Je sortis en achevant¨ ces paroles;je traversai précipitamment¨ la ville; il me tardait de¨ me trouver seul.
finissant; vite; je désirais
Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche et mille pensée m'assaillirent.¨ Ces mots funestes "Entre tous les genres de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle,c'est Ellénore"
attaquèrent
retentissaient¨ autour de moi. Mille souvenirs rentraient comme par torrents¨ dans mon âme; mes relations avec Ellénore m'avaient rendu¨ tous ces souvenirs odieux.¨
résonnaient; violemment; fait; désagréables
La nuit presque entière s’écoula¨ ainsi. Le lendemain,¨ je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants; Ellénore voulut inutilement en pénétrer¨ la cause: je répondais par des monosyllabes contraints¨ à ses questions impétueuses.¨ Nous passions tête à tête de monotones soirées, entre le silence et l'humeur.
passa; le jour arrivant; comprendre; forcés; violentes
Ellénore résolût d'attirer chez elle les familles nobles qui résidaient dans son voisinage de Varsovie. La fortune dont elle jouissait,¨ sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement¨ diminuée,¨ le bruit de ses aventures, tout en elle excitait¨ la curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse. La distraction nous soulageait¨ de nos pensées habituelles.
qu'elle avait; peu; affaiblie; stimulait; détournait
Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source¨ d'une nouvelle perplexité; une.nouvelle circonstance vint compliquer cette situation douloureuse
l'origine
Une singulière¨ révolution s’opéra¨ tout à coup dans la conduite¨ et dans les manières d' Ellénore: Jusqu’à cette époque elle n'avait paru occupée que de moi; soudain¨ je la vis recevoir et rechercher les hommages des hommes qui l'entouraient. Je me trompai quelque temps sur ses motifs. J'entrevis¨ l'aurore¨ de ma liberté future;je m'en félicitai.
bizarre; se fit; les actes; tout à coup; prévis; commencement
La société cependant m'observait avec surprise. L'on attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à une insouciance¨ pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Le bruit en parvint¨ enfin jusqu'à moi; je fus indigné.¨ Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître cette tourbe¨ d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me faire craindre sa perte. `
indifférence; arriva; fâché; masse
Je ne saurais peindre¨ quelles amertumes¨ et quelles fureurs résultèrent de nos rapports ainsi compliqués.
décrire; irritations
Notre vie ne fut qu'un perpétuel orage.
Je n’étais pas retourné chez le baron de T... depuis ma dernière visite. Un matin Je reçus de lui le billet suivant: "Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si longue absence. Quelque parti¨ que vous preniez sur ce qui vous regarde,¨ vous n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher."
décision; concerne
Je fus reconnaissant de la bienveillance¨ qu'un homme âgé me témoignait.¨ Je me rendis chez lui; il ne fut pas question¨ d'Ellénore. Le baron me retint à dîner. L’assemblée¨ était nombreuse; on m'examinait avec attention.
bonté; montrait; il ne parla pas; compagnie
J'entendais répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, celui d'Ellénore, celui du comte de P.., on se taisait¨ à mon approche. Tour à tour je rougissais et ja pâlissais. Le baron s'aperçut de mon embarras.¨ Il vint à moi, redoubla d'attentions et de prévenances.¨
cessait de parler; gêne,trouble; amabilités
Lorsque tout le monde se fut retiré: "Je voudrais," me dit M. de T..., vous parler encore une fois à cœur ouvert.
Pourquoi voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez? À qui faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et
Ellénore?" Le baron me montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient une affliction¨ bien plus vive que je ne l'avais supposée.¨ Je fus ébranlé. "Oui," m’écriai-je, "je le prends,l'engagement¨ de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi-même, vous pouvez d'avance en instruire¨ mon père!"
chagrin; crue; promesse; informer
En disant ces mots je m’élançai loin du baron. Ellénore m'attendait avec impatience. Elle me parla de ses affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle regardait nos existences comme indissolublement unies.¨ Où trouver des paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
inséparables
Le temps s’écoulait¨ avec une rapidité effrayante. Chaque minute ajoutait ਠla nécessité d'une explication.
passa; agrandissait
Des trois jours que j'avais fixés, déjà le second était près de disparaître; M.de T... m’attendait au plus tard le surlendemain.
Ce jour se passa comme le précédent.¨ J’écrivis à M. de T... pour lui demander du temps encore: J'entassai¨ dans ma lettre mille raisonnements pour justifier¨ mon retard, pour démontrer qu'il ne changeait rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès l'instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme brisés pour jamais.¨
jour avant; accumulai; excuser; toujours
Je passai les jours suivants plus tranquille; je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Il n'y avait plus en moi d'impatience; il y avait, au contraire, un désir secret de retarder le moment funeste.
Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus douce que de coutume.¨ La nuit j'entendis dans le château un bruit inusité.¨ Ce bruit cessa¨ bien-tôt, et je n'y attachai¨ point d'importance. Le matin cependant,l’idée¨ m'en revint; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre d' Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit que, depuis douze heures, elle avait une fièvre ardente,¨ qu'un médecin que ses gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle avait défendu que l'on m'avertît¨ ou qu'on me laissât pénétrer¨ jusqu'à elle.
normalement; anormal; s'arrêta; donnai; le souvenir; brûlante; informât; entrer chez
Cependant j'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une était la mienne au baron de T..., l'autre était de lui-même à Ellénore. Je ne
conçus¨ que trop alors le mot de cette affreuse énigme.¨ Ellénore avait lu, tracées¨ de ma main, mes promesses de l'abandonner. Je m'approchai d'elle; elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai; elle tressaillit.¨
compris; mystère; écrites; trembla
"Quel est ce bruit?" s’écria-t-elle, "c'est la voix qui m'a fait du mal." Le médecin remarque que ma présence ajoutait¨ à son délire, et me conjura¨ de m’éloigner.
agrandissait; demanda
Ellénore dormit longtemps. Instruit¨ de son réveil, je pria, lui écrivis pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus parler, elle m'interrompit. "Que je n'entende de vous," dit-elle, "aucun mot cruel. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous offenser, mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert: Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez!"
informé
Son agitation devint extrême.¨ Elle posa son front sur ma main; il était brûlant; elle appuya¨ sa tête sur mon épaule."C'est ici," dit-elle, "que j'ai toujours désiré mourir." Je la serrai¨ contre mon cœur, j'abjurai¨ de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles.
très grande; mit; pressai; jura d'abandonner
"Non," reprit-elle, "il faut que vous soyez libre et content."
"Puis-je l’être si vous êtes malheureuse?"
"Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous n'aurez pas longtemps à me plaindre, cher Adolphe; quand on a longtemps invoqué¨ la mort, le ciel nous envoie, à la fin, je ne sais quel pressentiment infaillible¨ qui nous avertit; que notre prière est exaucée."¨ Je lui jurai de ne jamais la quitter.
appelé; certain; entendue
"Je l'ai toujours espéré, maintenant j'en suis sûre." Elle me pria de lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle en fit brûler plusieurs devant elle,¨ mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquiétude¨ était extrême. Je la suppliai¨ de cesser¨ cette recherche qui l'agitait.
en sa présence; trouble; priai; arrêter
"J'y consens,"¨ me répondit-elle; "mais cher Adolphe, ne me refusez pas une prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une lettre qui vous
l'accepte
est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en conjure¨ au nom de notre amour." Je le lui promis; elle fut tranquille.¨
prie; calme
Elle s'assoupit¨ d'un sommeil assez paisible.¨ Le médecin m'avait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les heures, et le visage d’Éléonore. Tout à coup Ellénore s’élança par un mouvement subit;¨ je la retins dans mes bras; elle me serra la main; elle voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y avait plus de voix; elle laissa tomber comme résignée,¨ sa tête sur le bras qui l appuyait,¨ sa respiration devint plus lente; quelques instants après elle n’était plus.
s'endormit; calme; inattendu; fataliste; soutenait
Je demeurai¨ longtemps immobile près d' Ellénore sans vie. Une de ses femmes, étant entrée, répandit¨ dans la maison la sinistre nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la léthargie¨ où j’étais plongé. Je me levai; ce fut alors que, je sentis le dernier lien se rompre, et l'affreuse vérité se placer à jamais¨ entre elle e t moi. Combien elle me pesait,¨ cette liberté que j'avais tant regrettée!¨ J'étais libre, en effet, je n'étais plus aimé; étais étranger pour tout le monde. L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait ordonné; à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves¨ de son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cachés .; je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de brûler; je ne la reconnus pas d'abord, elle était sans adresse, elle était ouverte; je ne pus résister au besoin de la lire tout entière.Je n'ai pas la force de la transcrire. Ellénore l'avait écrite après une des scènes violentes qui avaient précédées sa maladie."Adolphe," me disait-elle, "pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous? Qu'exigez-vous? Que je vous quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Faut-il que je meure, Adolphe? En bien, vous serez content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez protégée, mais que vous frappez à coups redoubles. Peut-être, un jour, vous regretterez ce cœur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection."
restai; fit savoir; apathie; pour toujours; faisait mal; désiré; marques