Index
1 La chanson de Roland
2 Le roman de Tristan et Iseut
3 Le Roman de Perceval ou le conte du Graal
4 Le roman de la rose
5 François Villon
6 Francois Rabelais
7 La pléiade
8 Michel de Montaigne
9 René Descartes et le rationalisme
10 Pierre Corneille
11 Molière
12 Blaise Pascal
13 Jean Racine
14 Jean de la Fontaine
15 Nicolas Boileau
16 Madame de la Fayette
17 Marivaux
18 L'Abbé Prevost
19 Voltaire
20 Montesquieu
21 Denis Diderot
22 Jean-Jacques Rousseau
23 Beaumarchais
24 Chateaubriand
25 Benjamin Constant
26 Alphonse de Lamartine
27 Alfred de Vigny

27. Alfred de Vigny

27.1. Moïse

Le soleil prolongeait sur la cime¨ des tentes
sommet
Ces obliques¨ rayons, ces flammes éclatantes,
en diagonale
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.
La pourpre et l'or semblaient revêtir¨ la campagne.
couvrir
Du stérile Nébo gravissant¨ la montagne,
montant
Moïse, homme de Dieu, s'arrête,et, sans orgueil,¨
arrogance
Sur le vaste¨ horizon promène¨ un long coup d'œil.
immense; fait circuler
Il voit tout Chanaan, et la terre promise,
Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.¨
permise
Il voit; sur les Hébreux étend sa grande main,
Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.
Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur: "Ne finirai-je pas?
Où voulez-vous encor que je porte¨ mes pas?
dirige
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!¨
=mourir
Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?¨
préféré,délégué
J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu.;
Pourquoi vous fallut-il tarir¨ mes espérances,
chasser
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances?
Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages!
Mon doigt du peuple errant¨ a guidé les passages.
en voyage
Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations.
Hélas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!
Sitôt que¨ votre souffle¨ a rempli le berger¨
immédiatement; esprit; gardien de moutons
Les hommes se son dit: "Il nous est étranger;"
Et les yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient, hélas, d'y voir plus que mon âme.
J'ai vu l'amour s'éteindre¨ et l'amitié tarir;¨
s'affaiblir; disparaître
Les vierges se voilaient¨ et craignaient de mourir.
se cachaient le visage
M'enveloppant alors de la colonne noire,
J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j'ai dit dans mon cœur: "Que vouloir à présent?"¨
maintenant
Pour dormir sur un sein¨ mon front est trop pesant,¨
poitrine de femme; lourd
Ma main laisse l'effroi¨ sur la main qu'elle touche,
terreur
L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche;
Aussi,¨ loin de m'aimer, voila qu'ils tremblent tous,
c'est pourquoi
Et quand j'ouvre les bras, on tombe à genoux.
O seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!"
Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux,¨
fureur
Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux;
Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
Roulaient et redoublaient les foudres¨ de l'orage,
éclairs
Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,
Enchaînait¨ tous les fronts courbés¨ de toutes parts.
retenait; baissés
Bientôt le haut du mont reparut sans Moise.
Il fut pleuré. Marchant vers la terre promise,
Josué s'avançait pensif,et pâlissant,
Car il était déjà l'élu du Tout-fuissant

27.2. Cinq-Mars

Dans une matinée du mois de juin l639,la cloche du château ayant sonné à midi, selon l'usage,¨ le dîner de la famille, tous les habitants du château entrèrent successivement dans la salle: onze personnes, hommes et femmes se placèrent à table; une place à gauche du fils aîné restait vacante encore.
tradition
La porte s'ouvrit et l'on vit entrer un jeune homme d'une assez belle taille; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux noirs, son air triste et insouciant: c'était Henri d'Effiat, marquis de CINQ-MARS. Il marcha droit à la maréchale d'Effiat en la saluant profondément, et lui baisa la main. "Eh bien, Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prêts? À quelle heure partez-vous?"
"Après le dîner, sur-le-champ,¨ madame, si vous permettez," dit-il à sa mère avec le cérémonieux respect du temps; et, passant derrière elle, il fut¨ saluer M.de Bassompierre, avant de s'asseoir à la gauche de son frère aîné.
immédiatement; alla
"Eh bien!" dit le maréchal, "vous allez partir,mon enfant; vous allez à la Cour; c'est un terrain glissant aujourd'hui. Je regrette pour vous qu'il ne soit pas resté ce qu'il était. La Cour autrefois n'était autre chose que le salon du Roi, où il recevait ses amis naturels, les nobles des grandes maisons. Ce temps de magnificence ne reviendra plus: le Cardinal-duc accomplira¨ son dessein¨ en entier, la grande noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d'être la grande propriété, cessera d'être une puissance."
finira; projet
"Que vous êtes sinistre aujourd'hui, maréchal!" interrompit la marquise. J'espère que ni moi, ni mes enfants ne verront ces temps-là. Je ne reconnais plus votre caractère enjoué¨ à toute cette politique; je m'attendais à vous entendre donner des conseils à mon fils. Eh bien, Henri, qu'avez-vous donc? Vous êtes bien distrait!"¨
amusant; peu attentif
Se réveillant au mot de sa mère et craignant de montrer un regret¨ trop enfantin de son beau pays et de sa famille: "Je songeais,¨ madame, à la route que je vais prendre pour aller à Perpignan, et aussi à celle qui me ramènera chez vous."
tristesse de devoir quitter; pensais
"C'est donc au siège¨ de Perpignan que vous vous rendez, mon ami?" répondit le vieux maréchal. "Ah! c'est bien militaire; heureux pour vous. Peste! un siège! c'est un joli début."
encerclement
Le dîner n'était pas à la moitié, quand l'arrivée de Marie de Gonzague fit lever tout le monde. La maréchale fit le geste de se lever pour son rang, et l'embrassa sur le front pour sa bonté et son bel âge.
"Nous vous avons attendue longtemps aujourd'hui, chère Marie, lui dit-elle en la plaçant près d'elle; vous me restez heureusement pour remplacer un de mes enfants qui part."
La jeune duchesse rougit, et dit d'une voix timide: "madame, il le faut bien, vous remplacez ma mère auprès de moi." Et un regard fit pâlir Cinq-Mars à l'autre bout de la table.
Cette arrivée changea la conversation, et on allait sortir de table, lorsque l'horloge ayant sonné deux heures, cinq chevaux parurent dans la grande cour.
"Ah!" s'écria Bassompierre, "voila notre cheval de bataille!" La maréchale pâlit, sortit de table en fondant en larmes: "Pardon mes amis...c'est une folie. Mais c'est bien mal à moi tant de faiblesse devant lui. Adieu, mon enfant,que Dieu vous conduise! Soyez digne de votre nom et e votre père."
Le silencieux voyageur baise les mains de sa mère et la salua ensuite profondément. Il s'inclina¨ aussi devant la duchesse. "Faut-il donc oublier tout,ô Marie!" dit Cinq-Mars avec douceur.
fit une révérence
"Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soirées et même nos promenades de l'étang et du bois; mais souvenez-vous de l'avenir; partez.Votre père était maréchal, soyez plus, connétable, prince. Partez, vous êtes jeune, noble riche brave aimé..."
"Pour toujours?" dit Henri.
"Pour la vie et l'éternité."
Cinq-Mars tressaillit¨ et,tendant la main,s'écria: "'Eh bien! j'en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez a moi, Marie, ou ma tête tombera sur échafaud!"¨
tremble; lieu d'exécution

La salle était fort¨ longue, mais éclairée par une suite¨ de hautes fenêtres en ogive. Une table énorme la remplissait dans toute sa largeur. Autour de cette table étaient assis et courbes huit secrétaires occupés à copier des lettres. Le seul bruit qui s'élevât était celui des plumes qui couraient rapidement sur le papier et une voix grêle¨ qui dictait, en.s'interrompant pour tousser. Elle sortait d'un immense fauteuil à grands bras. L'homme qui s'y trouvait avait le front large et quelques cheveux fort bancs. Ce vieillard n'était rien moins qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.
très; série; faible
La porte s'ouvrant rapidement de chaque côte, on vit paraître debout entre les deux battants¨ un capucin.
parties de la porte
Marchant sans cérémonie¨ il vint s'asseoir auprès du Cardinal, qui ne s'attendait pas à la visite qu'il recevait. Son confident, voyant qu'il devait rompre le silence le premier le fit ainsi assez brusquement:
formalités
"Nous étions convenus, monseigneur, de remplacer mademoiselle d'Hautefort; nous l'avons éloignée comme mademoiselle de La Fayette, c'est fort bien; mais sa place n'est pas remplie,et le Roi ..."
"Eh bien?"
"Le Roi a des idées qu'il n'avait pas eues encore. Il a parlé de rappeler la Reine mère," dit le capucin à voix basse, "de la rappeler de Cologne."
"Marie de Médicis!" s'écria le Cardinal en frappant sur le bras de son fauteuil avec ses deux mains. "Non, par le Dieu vivant! elle ne rentrera pas sur le sol de
France d'où je l'ai chassée pied par pied!"
Puis , après avoir rêvé un instant, il ajouta:
"Mais dans quels termes a-t-il exprimé ce désir?"
"Il a dit assez publiquement, et en présence de MONSIER;¨
(=frère du roi)
"Je sens que l'un des premiers devoirs d'un chrétien est d'être bon fils, et je ne résisterai¨ pas longtemps aux murmures de ma conscience."
m'opposerai
"Chrétien! conscience! ce ne sont pas ses expressions; c'est le père Caussin, c'est son confesseur qui me trahit!"¨ s'écria le Cardinal. Je ferai chasser ce confesseur; Joseph; prenez une plume et écrivez vite ceci; pour l'autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au Père Sirmond..."
dupe
Le Père Joseph se mit devant la grande table, prêt à écrire. Le Cardinal se promenait en long et en large, lorsque la porte s'ouvrit, et un courrier entra. Ce messager tenait sous le bras un paquet cacheté de noir pour le roi, et ne donna au Cardinal qu'un petit billet.
Le Duc tressaillit,¨ le déchire en mille pièces. "Le départ,Joseph,le départ!" dit-il. "Ouvre les portes à toute cette cour qui m'assiège,¨ et allons trouver le Roi, qui m'attend à Perpignan; je le tiens cette fois pour
trembla; attaque
toujours."

Devant une très petite table entourée de fauteuil dorés, était debout le Roi Louis XIII, environné¨ des grands officiers de la couronne; son costume était fort¨ élégant. Il avait la tête découverte et l'on voyait parfaitement sa figure¨ pâle et noble. Il affecta¨ en ce moment d'appeler autour de lui et d'écouter avec attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu'il attendait à chaque minute, lorsque deux huissiers¨ à la fois¨ crièrent:"Son Éminence"
entouré; très; visage; simula; laquais; en même temps
Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit; mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui n'échappa point au ministre.
Celui-ci, arrivé près du monarque, ne s'inclina pas¨ mais,sans changer d'attitude, les yeux baissés, il dit:
ne fit pas de révérence
"Sire, je viens supplier¨ Votre Majesté de m'accorder¨ enfin une retraite après laquelle je soupire¨ depuis longtemps. Ma santé chancelle,¨ je sens que ma vie est bientôt achevée."¨
prier; donner; que je désire; est faible; finie
Le Roi ne donna aucun des signes de faiblesse qu'attendait le Cardinal et qu'il lui¨ avait vus toutes les fois qu'il l'avait menacé de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le regarda en¨ roi et dit froidement:
en lui; comme un
"Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et nous vous souhaitons le repos que vous demandez."
Richelieu fut ému¨ au fond, mais d'un sentiment de colère¨ qui ne laissa nulle trace sur ses traits.¨ Il reprit en s'inclinant:
choqué; fureur; visage
"La seule récompense que je demande de mes services est que Votre Majesté daigne¨ accepter de moi, en pur don, le palais Cardinal, élevé¨ de mes deniers¨ dans Paris."
veuille; construit; mon argent
Le Roi, étonné, fit un signe de tête consentant.¨
approuvant
"Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu'elle veuille m'accorder¨ la révocation¨ d'une rigueur¨ que j'ai provoquée¨ (je l'avoue publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile au repos de l'État. Oui,il est¨ une, personne, Sire,qui doit vous être chère; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de l'exil; je veux dire la Reine Marie de Médicis,votre mère."
donner; réparation; dureté; causée; il y a
Le prince, touché, se retourna avec grâce vers sa cour et dit d'une voix très émue:¨
pleine d'émotion
"Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais, j'espère, puisqu'il a un cœur aussi bon que sa tête."
En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l'oreille du prince.
"Un courrier de Cologne?" dit le Roi; "qu'il m'attende dans mon cabinet!"
Puis, n'y tenant pas: "J'y vais, j'y vais," dit-il. Et il impatiemment entra seul dans une petite tente carrée.
Le Cardinal témoigna¨ un trouble qui n'était pas joué; ses regards durs et inquiets¨ se tournaient vers le cabinet; il s'ouvrit tout à coup; le Roi reparut seul, et s'arrêta à l'entrée. Il était plus pâle qu'à l'ordinaire¨ et tremblait de tout son corps. il tenait à la main une large lettre couverte de cinq cachets noirs.
montra; alarmés; normalement
"Messieurs," dit-il avec une voix haute, mais entrecoupée, "la Reine mère vient de mourir à Cologne, et je n'ai peut-être pas été le premier à l'apprendre," ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal impassible¨ mais Dieu sait tout. Dans une heure à cheval, et l'attaque des lignes. Messieurs les maréchaux, suivez-moi."
insensible
Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux. La cour se retira après le ministre, qui,sans donner un signe de tristesse ou de dépit, sortit aussi gravement qu'il était entré, mais en vainqueur.

Cinq-Mars arriva au camp de Perpignan. Il avait fait établir¨ sa tente comme volontaire dans la rue du camp assignée¨ aux jeunes seigneurs qui devaient être présentes au Roi. En attendant ses amis, Cinq-Mars eut le temps d'examiner le côté sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait. Il avait entendu dire que ce n'était pas ces ouvrages¨ que l'on attaquerait et cherchait en vain¨ à se rendre compte¨ de ces projets. Il aperçut bientôt cinq cavaliers qui se dirigeaient¨ vers lui. Les deux premiers, qui arrivèrent au grand galop, ne le saluèrent pas; mais,s'arrêtant presque sur lui, se jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou, qui le serrait tendrement,¨ tandis-que le petit abbé de Gondi, riant de tout son cœur s'écriait: "Voici encore un Oreste¨ qui retrouve son Pylade"
installer; désignée; fortifications; sans résultat; comprendre; venaient; avec sympathie; (personnages mythologiques)
"Eh quoi! c'est vous,cher Cinq-Mars!" s'écriait de Thou; quoi! sans que j'aie su votre arrivée au camp?"
"Et moi," répondit Henri l'Effiat, "j'ai été bien coupable envers vous: mais Je vous conterai tout ce qui m'étourdissait!"¨
troublait
Pendant ce peu de mots, Gondi n'avait cessé¨ de les tirer par leur manteau en disant:
arrêté
"A cheval! à cheval! messieurs, car il est question d'attaquer les lignes, et il faut que je sois à mon poste.
"Nous sommes prêts, monsieur," dit Cinq-Mars, l'attaque est commencée de toutes parts."
En effet, la canonnade était générale; la citadelle, la ville et l'armée étaient couvertes de fumée, le bastion seul qui leur faisait face¨ n'était pas attaquée et ses gardes semblaient moins se préparer à le défendre qu'à examiner le sort des¨ fortifications.
était devant eux; ce qui arrivait aux...
"Messieurs," dit Cinq-Mars, qui n'avait cessé d'observer les murailles, "nous pourrions prendre un parti:¨ ce serait d'entrer dans ce bastion mal gardé."
décision
"Ma foi, l'idée n'est pas mauvaise," dit Gondi.
Malgré une décharge à mitraille des deux plus grosses pièces,¨ tous arrivèrent pêle-mêle sur un petit terrain de gazon, au pied des remparts. Dans l'ardeur¨ du passage, Cinq-Mars et Fontrailles lancèrent leurs chevaux sur le rempart¨ même. La défense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne tinrent¨ pas longtemps contre les officiers français. Et Cinq-Mars et tous ces gentilshommes débordèrent¨ enfin sur la plate-forme du bastion. Le canon avait cessé de se faire entendre, et un garde était venu avertir¨ que le Roi et le Cardinal parcouraient la ligne¨ pour voir les résultats de la journée.
canons; enthousiasme; mur de la fortification; résistèrent; arrivèrent; dire; (=de l'armée)
Le Roi était prêt à revenir sur ses pas, quand le duc de Beaufort, le nez au vent et l'air étonné, s'écria:
"Mais, Sire, ai-je encore du feu dans les yeux, ou suis-je devenu fou d'un coup de soleil? Il me semble que je vois sur ce bastion des cavaliers en habits rouges."
"Eh bien, allons donc visiter ce point," dit le Roi avec nonchalance; "si j'y retrouve mon vieux Coislin, j'en serai bien aise"¨
content
Il fallut suivre. Ce fut avec de grandes précautions¨ que les chevaux du Roi et de sa suite passèrent à travers les débris.¨
prudence; ruines
"Vive Dieu!" cria Louis XIII, "je crois qu'il n'en manque pas un. Qui sont-ils?"
"Trois d'entre eux se sont retires modestement, Sire mais le plus jeune, que vous voyez, était le premier à l'assaut,¨ et en a donné l'idée."
attaque
Cinq-Mars, à cheval derrière le vieux capitaine, ôtai¨ son chapeau, et découvrit sa jeune et pâle figure.¨
retira; visage
"Voilà des traits qui me rappellent quelqu'un," dit le Roi; "qu'en dites-vous,Cardinal?"
Celui-ci avait déjà jeté un coup d'œil pénétrant¨ sur le nouveau venu, et dit:
fixe
"Je me trompe ou ce jeune homme est ..."
"Henri d'Effiat," dit à haute voix le volontaire,en s'inclinant.
"Comment donc, sire,c'est lui-même que j'avais annoncé à Votre Majesté, et qui devait lui être présenté de ma main, le second fils du maréchal."
"Ah!" dit Louis XIII avec vivacité, "j'aime à le voir présenté par ce bastion. Je vous ai promis d'avance de le faire capitaine de mes gardes;faites-le nommer des demain. Je veux le connaître davantage,¨ et je lui réserve mieux que cela par la"suite;¨ s'il me plaît. Retirons-nous; le soleil est couché, et nous sommes loin de notre armée."
plus; plus tard

Pour paraître devant le Roi, Cinq-Mars avait été forcé de monter le cheval de l'un des chevaux-légers¨ blessés dans l'affaire, ayant perdu le sien. En ce moment il vit arriver son ami de Thou, qui, inquiet¨ de ce qu'il était resté en arrière, le cherchait dans la plaine et accourait pour le secourir¨ s'il l'eut fallu.¨
hussards; alarmé; aider; avait été nécessaire
"Il est tard, mon ami, la nuit approche;¨ vous vous êtes arrêté bien longtemps. Le Roi va venir bientôt."
arrive
"J'étais un peu blessé. Que peut-il me vouloir, mon ami? Que faut-il faire s'il veut m'approcher du trône?
La faveur du Roi a je ne sais quoi qui m'épouvante.¨ Je l'ai vu enfin, ce Roi, que on m avait peint¨ si faible; je l'ai vu, et son aspect m'a touche le cœur, malgré moi; certes, il est bien malheureux, mais il ne peut être cruel, il entendrait la vérité ..."
fait peur; décrit
"Oui, mais il n'oserait la faire triompher," répondit le sage de Thou. "N'attaquez pas un colosse tel¨ que Richelieu sans l'avoir mesuré."
comme
"Vous ne savez pas combien je"suis las¨ de moi-même, et jusqu'où j'ai jeté mes regards. Il me faut monter ou mourir"
j'ai assez
"Quoi! déjà ambitieux!" s'écria de Thou avec une extrême surprise. "L'ambition est la plus triste des espérances."
"Et cependant elle me possède à présent¨ tout entier,¨ car je ne vis que par elle."
maintenant; complètement
"Ah! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus! que vous étiez différent autrefois!"
Ils s'aperçurent qu'ils étaient arrivés presque devant la tente du Roi. C'était seulement autour du Roi que tout veillait, mais à une assez grande distance de lui. Ce prince avait fait éloigner toute sa suite;¨ il se promenait seul devant sa tente. Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix même de Louis XIII se fit entendre.
cour
"N'est-ce pas M.de Cinq-Mars?" dit le Roi d'une voix haute; "qu'il vienne, je l'attends."
Le jeune d'Effiat s'approcha à cheval, et,à quelques pas du Roi, voulut mettre pied à terre; mais à peine eut-il touche le gazon, qu'il tomba à genoux.
"Pardon, Sire, je crois que je suis blesse."
Et le sang sortit violemment de sa botte.
De Thou l'avait vu tomber et s'était approché pour le soutenir; Richelieu saisit l'occasion de s'avancer avec un empressement¨ simulé.
hâte
"Ôtez¨ ce spectacle des yeux du Roi," s'écria-t-il; "vous voyez bien que ce jeune homme se meurt."
retirez
"Point du tout," dit Louis, le soutenant lui-même, "un roi de France sait voir mourir et n'a point peur du sang qui coule pour lui. Ce jeune homme m'intéresse;
qu'on le fasse porter près de ma tente, et qu'il ait auprès de lui mes médecins."
À ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente.
Le pavillon royal était ferme, Cinq-Mars emporté par de Thou et ses gens, que¨ le duc de Richelieu, immobile et stupéfait,¨ regardait encore la place ou cette scène s'était passée; il semblait frappé de la foudre¨ et incapable de voir ou d'entendre ceux qui l'observaient.
lorsque; perplexe; feu du ciel
À peine le Cardinal fut-il dans sa tente qu'il tomba dans un grand fauteuil. Le capucin parla le premier:
"Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donnés à Narbonne, il conviendra¨ que j'avais un juste pressentiment des chagrins que lui causerait un jour ce jeune homme. J'ai dit qu'il serait bon de se défaire de ce petit Effiat, et que je m'en chargerais, si tel était mon bon plaisir; il serait facile de le perdre¨ dans l'esprit du Roi."
sera d'accord; ruiner
"Il serait plus sûr de le faire mourir de sa blessure," reprit Laubardemont; "si Son Éminence avait la bonté de m'en donner l'ordre..."
"C'est bon,c'est bon," dit le ministre; "il ne s'agit pas de cela. Vous,Joseph, soyez à Paris avant ce jeune présomptueux¨ qui va être favori,¨ j'en suis certain; devenez son ami, tirez en parti¨ pour moi ou perdez¨ le."
arrogant; (=du Roi); profit; ruinez

Rien n'était changé pour la France en l642, époque à laquelle nous passons. L'intérieur¨ n'était pas heureux, mais tranquille,¨ un invisible génie semblait avoir maintenu¨ ce calme; car le Roi, mortellement malade, languissait¨ à Saint-Germain près d'un jeune favori; et le Cardinal, disait-on, se mourait à Narbonne.
le pays lui-même; calme; assuré; souffrait
On était au mois de décembre ;un hiver rigoureux¨ avait attristé Paris, où la misère et l'inquiétude¨ du peuple étaient extrêmes.¨ Une nuit surtout, des coups de pistolet et de fusil avaient été entendus fréquemment dans
dur; alarme; très grandes
la Cité.Il était deux heures du matin; il gelait,et l'ombre¨ était épaisse,¨ lorsqu'un nombreux rassemblement¨ s'arrêta sur le quai. Deux cents hommes, à peu près, semblaient composer cet attroupement.
obscurité; totale; groupe
Un bruit de carrosses et de chevaux se fit entendre.
Plusieurs hommes à manteaux roulèrent une énorme pierre au milieu du pavé. Les premiers cavaliers passèrent rapidement à travers la foule¨ et le pistolet à la main, se doutant bien de quelque chose; mais le postillon qui guidait les chevaux de la première voiture s'embarrassa dans la pierre et s'abattit.¨
masse; tomba
Ce fut le signal des coups de pistolet qui s'échangèrent avec fureur; le cliquetis¨ des épées et le piétinement des chevaux n'empêchaient¨ pas de distinguer¨ les cris: "À bas le ministre! vive le roi! vive MONSIEUR et monsieur le Grand!¨ ", et de l'autre côté:"Vive Son Éminence! vive le grand Cardinal! mort aux factieux¨ ! vive le Roi!"
bruit; prévenaient; entendre; (=Cinq-Mars); rebelles
Les fenêtres du Louvre s'éclairaient peu à peu. Les appartements de Gaston d'Orléans étaient dans une grande rumeur. À chaque coup de pistolet, ce prince timide courait aux fenêtres. Il était à moitié nu lorsque Montrésor et Eontrailles arrivèrent.
"Eh bien, arrivez donc," leur cria-t-il de loin, courant au-devant¨ d'eux, "arrivez donc enfin. Que se passe-t-il?"
a leur rencontre
On crie: "Vive MONSIEUR."
Gaston, sans faire semblant d'entendre, continua, en criant de toute force et en gesticulant:
"Je ne sais rien de tout ceci et n'ai rien autorisé."
Fontrailles, qui savait à quel homme il avait affaire¨ prit la parole:
parlait
"Monseigneur, dit-il nous venons vous demander mille pardons de ce peuple, qui ne cesse¨ de crier qu'il veut la mort de votre ennemi, et qu'il voudrait même vous voir Regent si nous avions le malheur de perdre Sa Majesté. On a pu voir, de vos fenêtres mêmes, monseigneur, de respectables mères de famille, poussées par le désespoir, jeter leurs enfants dans la Seine en maudissant Richelieu."
s'arrête
"Ah! c'est épouvantable!¨ "s'écria le prince indigné; il est donc bien vrai qu'il est détesté¨ si généralement?"
il est terrible; haï
"Oui, monseigneur," reprit l'orateur; "et ici ce n'est pas Paris seulement, c'est la France entière qui vous supplie¨ avec nous de vous décider à la délivrer de ce tyran."
prie
"Mais, mais, mais..." dit le duc d'Orléans avec un peu d'effroi¨ "savez-vous que c'est une conjuration¨ que vous me proposez là tout simplement?"
peur; complot
"Tout le royaume en est déjà,¨ et je suis du royaume. Eh! qui ne mettrait son nom après celui de MM.de Bouillon et de Cinq-Mars?..."
y prend part
"Après, peut-être, mais avant?" dit Gaston.
"Enfin, s'il y en a un, monseigneur nous promet-il de signer celui de Gaston au-dessous?"
"Ah! parbleu, de tout mon cœur, je ne risque rien,car je ne vois que le Roi, qui n'est sûrement pas de la partie."
"Eh bien, à dater de ce moment, permettez," dit Montrésor, "que nous vous prenions au mot, et veuillez bien consentir¨ à présent à deux choses seulement: voir M. de Bouillon chez la Reine, et M. le grand écuyer¨ chez le Roi."
être d'accord; (=Cinq-Mars)
"Tope!"¨ dit MONSIEUR gaiement.
d'accord

La Reine avait entendu des cris aigus derrière les portes et les épaisses tapisseries de sa chambre. Et le bruit du combat redoublait sur les quais. La Reine voulut se mettre à la fenêtre et l'entr'ouvrit, appuyée sur l'épaule de la duchesse de Mantoue.
"Qu'entends-je? dit-elle;"En effet:Vive le Roi!...Vive la Reine!..."
Le peuple, croyant la reconnaître, redoubla de cris en ce moment, et l'on entendit: "A bas le Cardinal! Vive M.le Grand!"¨
(=Cinq-Mars)
Marie tressaillit.¨
trembla
"Qu'avez-vous?" lui dit la Reine en l'observant.
Mais, comme elle ne répondait pas et tremblait de tout son cœur, cette bonne et douce princesse ne parut pas s'en apercevoir.
Une heure après, la princesse fit refermer ses fenêtres et se hâta de congédier¨ sa suite timide. Elle voulut rester seule avec Marie de Mantoue et, rentrée avec elle dans l'enceinte¨ que formait la balustrade royale elle lui parla ainsi:
renvoyer; espace enfermé
"Si tu pries Dieu pour moi, demande-lui qu'il me donne la force de ne pas haïr l'ennemi qui me poursuit partout, et qui perdra¨ la famille royale de France et la monarchie par son ambition démesurée."¨
ruinera; énorme
"Eh quoi,madame? N'est-il pas à Narbonne? car c'est le Cardinal dont vous parlez, sans doute?"
"Oui,mon amie, il est à trois cents ligues¨ de nous, mais son génie fatal veille ਠcette porte."
l200 km; surveille
"Mais cependant le Roi ne l'aime plus depuis deux ans: c'est un autre qu'il aime."
La reine sourit et reprit:
"Tu ne soupçonnes¨ pas, pauvre ange, une triste vérité: c'est que le Roi n'aime personne, et que ceux qui paraissent le plus en faveur sont les plus près d'être abandonnés par lui."
n'as pas l'idée de...
"Ah! mon Dieu! que me dites-vous?"
"Sais-tu combien il en a perdu¨ ?" poursuivit le Reine.
ruiné
Mais la jeune duchesse n'était plus en état¨ d'entendre la Reine.
capable
"Je suis bien cruelle, n'est-ce pas,Marie?" poursuivit la Reine avec une voix d'une douceur extrême;¨ vous n'en pouvez plus, mon enfant. Allons, parlez-moi; où en êtes-vous avec M. de Cinq-Mars?"
très grande
"Ah! madame; M.de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours."
"Pour toujours! s'écria la Reine; y pensez-vous? et votre rang, votre nom, votre avenir? Cinq-Mars est bien par lui-même, brave, spirituel, profond même dans ses idées; je l'ai observé: il a fait en deux ans bien du chemin¨ et je vois que c'était pour Marie... Mais il faut qu'il s'élève davantage¨ encore: la princesse de Mantoue ne peut pas avoir épousé moins qu'un prince. Pour moi, je
=carrière; plus
n'y peux rien. Il n'y a que le Cardinal, l'éternel Cardinal... et il est son ennemi, et peut-être cette émeute.."¨
rébellion
"Hélas! c'est le commencement de la guerre entre eux, je l'ai trop vu tout à l'heure."
"Il est donc perdu!" s'écria la Reine en embrassant Marie. "Oui,il est perdu s'il ne renverse¨ lui-même ce méchant homme, car le Roi n'y renoncera¨ pas..."
fait tomber; l'abandonnera
"Il le renversera, madame; il le fera si vous l'aidez.";
La Reine sourit.
"Ah! mon enfant, ne parlons pas d'affaires d'État; tu n'es pas bien savante encore; laisse-moi dormir un peu."
En disant ces mots, l'aimable princesse pencha sa tête sur son oreiller, et bientôt Marie la vit s'endormir à force de¨ fatigue.
par la...

De Thou et Cinq-Mars entrèrent chez la Reine; elle était assise à sa toilette. Dans l'embrasure¨ d'une croisée,¨ MONSIEUR causait à voix basse avec un homme d'une taille élevée,¨ assez gros, rouge de visage et l'œil fixe et hardi¨ c'était le duc de Bourbon. Alors la Reine, retournant son fauteuil elle-même, dit à MONSIEUR:
espace; fenêtre; grand; courageux
"Mon frère, je vous prie de vouloir bien venir vous asseoir près de moi. Ne cherchez pas à nous échapper, je vous tiens aujourd'hui! C'est bien la moindre chose que nous écoutions M.de Bouillon."
"Madame," répondit le duc, "ce n'est plus le temps des ménagements;¨ la maladie du Roi est grave; le moment de penser et de résoudre est arrivé, car le temps d'agir n'est pas loin."
prudences
"Eh bien, quoi? que craignez-vous et que voulez-vous faire?"
"Je crains pour vous-même, et peut-être pour les princes vos fils."
"Pour mes enfants, monsieur le duc, pour les fils de France? L'entendez-vous, mon frère, l'entendez-vous? et vous ne paraissez pas étonné?"
"Non, madame," dit Gaston d'Orléans fort paisiblement,¨ vous savez que je suis accoutumé¨ à toutes les persécutions,¨ je m:attends¨ à tout de la part de cet homme; il est le maître, il faut se résigner..."¨
calmement; habitué; coups; suis préparé; accepter
"Il est le maître!" reprit la Reine; "et de qui tient-il son pouvoir, si ce n'est du Roi? et, après le Roi, quelle main le soutiendra, s'il vous plaît? qui l'empêchera¨ de retomber dans le néant?¨ sera-ce vous ou moi?"
retiendra; misère
"Ce sera lui-même," interrompit M.de Bouillon, "car il veut se faire nommer régent, et je sais qu'à l'heure" qu'il est¨ il médite de vous enlever¨ vos enfants, et demande au Roi que leur garde lui soit confiée."¨
maintenant; prendre; donnée
"Me les enlever!" s'écria la mère; mais avant tout, pas de terreur panique: sachons bien où nous en sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi: avons-nous de
telles craintes?"
Cinq-Mars avait déjà relevé la tête, et parla ainsi:
"Je ne crois point, madame,que le Roi soit aussi malade qu'on vous l'a pu dire. Il souffre, il est vrai, il souffre beaucoup; mais son âme surtout est malade, et d'un mal que rien ne peut guérir. Sa langueur¨ est toute morale: il a senti depuis de longues années s'amasser en lui les germes¨ d'une juste haine¨ contre un homme auquel il croit devoir de la reconnaissance, et c'est ce combat¨ intérieur entre sa bonté et sa colère¨ qui le dévore.¨ Le Roi voit et s'indigne: il veut le punir; mais tout à coup il s'arrête et le pleure d'avance. Enfin, madame, l'orage gronde dans son cœur, mais ne brûle que lui; la foudre n'en peut pas sortir."
maladie; éléments; aversion; conflit; fureur; trouble
"Eh bien, qu'on la fasse donc éclater!" s'écria le duc de Bouillon.
"Celui qui la touchera peut en mourir," dit MONSIEUR
"Mais quel beau dévouement!" dit la Reine.
"Que je l'admirerais!" dit Marie à demi-voix.
"Ce sera moi," dit Cinq-Mars.
"Ce sera nous," dit M.de Thou à son oreille.

De Thou était chez lui avec son ami,les portes de sa chambre refermées avec soin. Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément. Cinq-Mars attendait d'un air sérieux et triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d'une voix sombre:
"Voilà donc où vous en êtes venu! voila donc les conséquences de votre ambition! Vous allez faire exiler,¨ peut-être tuer un homme, et introduire en France une armée étrangère. Par quel chemin êtes-vous arrivé jusque-là?"
quitter le pays
"C'est Marie de Gonzague que j'aime; pour elle je fus courtisan; pour elle j'ai presque régné en France ,et c'est pour elle que je vais succomber¨ et peut-être mourir."
me ruiner
"Eh! ne pouvez-vous vous arrêter?"
"Lorsqu'on a en face¨ un ennemi tel que¨ ce Richelieu, il faut le renverser ou en être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup."
devant soi; comme
"Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État!"
"Le bonheur de l'État s'accorde avec le mien. Je le fais en passant, si je détruis le tyran du Roi. Mais je crois que je ne triompherai pas dans l'âme tourmentée¨ du Roi."
troublée
"Sur quoi comptes-vous donc?" dit de Thou.
"Sur un coup de dés,¨ si sa¨ volonté peut cette fois durer quelques heures, j'ai gagné ;c'est un dernier calcul auquel est suspendue¨ ma destinée."¨
du hasard; =du Roi; dont dépend; vie
"Et celle de votre Marie!";
"S'il m'abandonne, je signe le traité¨ d'Espagne et guerre."
la pacte
"Ah! quelle horreur!" dit le conseiller; "une guerre civile et l'alliance avec l'étranger!"
"Oui, un crime," reprit froidement Cinq-Mars; "je vous le répète, si l'on m'y force, je signerai le traité avec l'Espagne."

Cinq-Mars montait lentement les larges degrés¨ qui devaient le conduire auprès du Roi. Le jeune favori entra dans le cabinet.Le prince, en apercevant le grand écuyer, balança longtemps sa tête avant de parler; puis, d'un ton larmoyant et un peu emphatique:¨
marches; tragique
"Qu'ai-je appris, Cinq-Mars," lui,dit-il; "qu'ai-je appris de votre conduite? Vous avez noué¨ une coupable intrigue; était-ce de vous que je devais attendre de pareilles¨ choses?"
fait; ces
Cinq-Mars se vit découvert et ne put se défendre¨ d'un moment de trouble; mais, parfaitement maître de lui-même, il répondit sans hésiter:
retenir
"Oui, sire, et j'allais¨ vous le déclarer, je suis accoutumé à vous ouvrir mon âme. C'est vous qui m'avez perdu en m'attachant¨ à votre personne; si vous m'avez fait concevoir¨ des espérances trop grandes, que vous renversiez¨ ensuite, est-ce ma faute à moi? Et pourquoi m'avez-vous fait grand écuyer, si je ne devais pas aller plus loin? Pourquoi ne suis-je pas admis¨ au conseil? J'y parlerais aussi bien que toutes vos vieilles têtes à collerettes; j'ai des idées neuves et un meilleur bras pour vous servir. C'est votre Cardinal qui vous a empêché¨ de m'y appeler, et c'est parce qu'il vous éloigne de moi que je le déteste." `
étais sur le point de; associant; former; détruisez; accepté; retenu
"Mais Cinq-Mars, comment se défaire d'un ministre qui depuis dix-huit ans m'a entouré de ses créatures?"
"Il n'est pas si puissant," reprit le grand écuyer; "Toute l'ancienne ligue des "princes de la Paix" existe encore, Sire, et ce n'est que le respect dû au choix de
Votre Majesté qui l'empêche d'éclater."
"Ah! bon Dieu! tu peux leur dire qu'ils ne s'arrêtent pas pour moi. Si mon frère¨ veut me donner le moyen de remplacer Richelieu, ce sera de tout mon cœur."
(=Gaston d'Orléans)
"Eh bien, Sire," dit Cinq-Mars avec confiance, "c'est une affaire faite dès que Votre Majesté ne s'oppose plus. On a proposé de faire disparaître Richelieu comme le maréchal d'Ancre, qui le méritait moins que lui."
En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l'escalier; le Roi rougit un peu.
"Va-t'en," dit-il, "va vite te préparer pour la chasse; tu seras à Cheval près de mon carrosse; va vite, je le veux!"
Et il poussa lui-même Cinq-Mars vers l'escalier et vers l'entrée qui l'avait introduit.
Le favori sortit; mais le trouble de son maître ne lui était point échappé.
Bientôt MONSIEUR arriva suivi des siens, et une heure ne s'était pas écoulée¨ que le Roi parut¨ et tout partit pour le rendez-vous de la chasse. C'était à une ferme nommée l'Ormage que le Roi l'avait fixé, et toute la cour se répandit dans les allées du parc.
passé; arriva
Cependant Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au grand écuyer:
"Monsieur, voila un gaillard¨ entreprenant,¨ je vous conseille de l'employer; il ne faut rien négliger."
homme courageux; ambitieux
"Écoutez-moi," reprit Jacques de Laubardemont, "et parlons vite. Je ne suis pas un faiseur de phrases comme mon père, moi. Je me souviens que vous m'avez rendu quelques bons services. Si vous voulez, je puis vous rendre un important service; je commande quelques braves."
"Quels services?" dit Cinq-Mars; "nous verrons."
"Je commence par un avis.¨ Ce matin, pendant que vous descendiez de chez le Roi par un côté de l'escalier, le père Joseph y montait par l'autre."
information
"O ciel! voila donc le secret de son changement subit¨ et inexplicable! Se peut-il?¨ Un Roi de France! et il nous a laissés lui confier¨ tous nos projets! et ils se plaignent quand un sujet les trahit! Eh bien la guerre, la guerre! Guerres civiles, guerres étrangères, que vos
inattendu; est-il possible; dire en confiance
fureurs s'allument! puisque je tiens la flamme, je vais l'attacher aux mines!¨ Périsse¨ l'état, périssent vingt royaumes s'il le faut! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires lorsque le Roi trahit le sujet. Écoutez-moi."
explosifs; que meure...
Et il emmena Fontrailles à quelques pas.
"Je ne vous avais chargé¨ que de préparer notre retraite et nos secours¨ en cas d'abandon de la part du Roi. Partez, et partez sur-le-champ! J'ajoute aux lettres immédiatement que je vous ai données le traité que voici; il est le pacte signé de MONSIEUR, du duc de Bouillon et de moi. Partez; dans un mois je vous attends à Perpignan et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis de Flandre."
ordonné; de nous aider
Puis,marchant vers l'aventurier qui l'attendait:
"Pour vous, mon brave, je vous charge d'escorter ce gentilhomme jusqu'à Madrid; vous en serez récompensé largement."

La chambre semblait l'asile des plus voluptueux¨ rendez-vous. Une foule¨ d'hommes se pressaient¨ à l'entrée de cette Chambre. Leurs visages tournés du côte de Cinq-Mars annonçaient qu'ils venaient de lui adresser leur serment.¨
délicieux; grande masse; s'attroupaient; engagement
Dès que Cinq-Mars aperçut son ami, il se précipita vers la porte.
"Que faites-vous ici?" lui dit-il d'une voix étouffée; "vous êtes perdu si vous entrez."
"Il n'est plus temps,¨ on m'a déjà vu; que dirait-on si je me retirais? Je les découragerais; vous serez perdu."
est trop tard
Cinq-Mars vint reprendre sa place et continua un discours que l'entrée de son ami avait interrompu:
"Soyez donc des nôtres, messieurs; M.de Bouillon est parti pour se mettre à la tête de son armée d'Italie; dans deux jours, et avant le Roi, je quitte Paris pour Perpignan; venez-y tous, les Royalistes de l'armée nous y attendent."
"Vive le Roi! vive l'Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue!" décrièrent tous les jeunes gens de l'assemblée.
Tout à coup un mouvement de silence subit¨ se fit dans l'assemblée: un papier roulé avait frappé le plafond et était venu tomber aux pieds de Cinq-Mars. Il le ramassa et le dépliai¨ après avoir regardé vivement autour de lui; on chercha en vain¨ d'où il pouvait être venu.
inattendu; ouvrit; sans résultat
"Il y a un traître¨ parmi nous, messieurs," ajouta-t-il en jetant ce papier. Mais que nous importe! Nous ne sommes pas gens a nous effrayer de ces mots. Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne à me suivre. Si quelqu'un veut s'assurer une retraite,¨ qu'il parle; nous lui donnerons les moyens de se mettre dès à présent en sûreté."
judas; se retirer
Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement qu'elle occasionna¨ fit renouveler les serments¨ de haine contre le Cardinal-duc.
causa; promesses

La vieille paroisse¨ de Saint-Eustache était obscure; dans l'une de ses chapelles, et la plus sombre était ce confessionnal.¨ Là s'agenouillèrent, de chaque coté, Cinq-Mars et Marie de Mantoue; ils ne se voyaient qu'à peine et trouvèrent que, selon l'usage, l'abbé Quillet, les avait attendus depuis longtemps.
église; petit local où le prêtre entend la confession des pénitents
"Dieu! que j'ai peur, Henri!" dit-elle. "Racontez-moi ce que le Roi vous disait a Chambord."
"Il m'a trahi! vous dis-je," répondit Cinq-Mars "et qui l'aurait pu croire, lorsque vous l'avez vu nous serrant la main, passant de son frère à moi et au duc de Bouillon, qu'il se faisait instruire des moindres détails de la conjuration¨ et cependant Joseph, cet impur espion,sortait du cabinet des Lys! O Marie! vous l'avouerai-je? Je voyais s'écrouler¨ tout notre edifice.¨ Un moyen me restait; je l'ai employé."
complot; tomber; entreprise
"Lequel?" dit Marie.
"Le traité d'Espagne était dans ma main, je l'ai signé."
"O ciel! déchirez-le."
"Il est parti."
"Qui le porte?"
"Fontrailles."
"Rappelez-le."
"Il doit avoir déjà dépassé les défilés¨ d'Oloron," dit Cinq-Mars, se levant debout. "Tout est prêt à Madrid, tout à Sedan; des armées m'attendent, Marie; des armées! et Richelieu est au milieu d'elles! Il chancelle;¨ il ne faut plus qu'un seul coup pour le renverser¨ et vous êtes à moi, pour toujours, à Cinq-Mars triomphant!"
pas des montagnes; est près de tomber; faire tomber
"À Cinq-Mars rebelle," dit-elle en gémissant.¨
plaintivement
"Eh bien, oui,rebelle; c'est pourquoi j'hésite à me croire encore digne¨ de vous. Abandonnez-moi, Marie, reprenez cet anneau."¨
fait pour; bague
"Je ne le puis," dit-elle, "car je suis votre femme, quel que vous soyez."
"Vous l'entendez, mon père," dit Cinq-Mars,transporté¨ de bonheur; bénissez cette union, c'est celle du dévouement,¨ plus belle encore que celle de l'amour."
en extase; fidélité
Sans répondre, l'abbé ouvrit la porte du confessionnal, sortit brusquement,et fut hors de l'église avant que Cinq-Mars eût le temps de se lever pour le suivre.
Troublé, d'Effiat fit le tour de l'église, il appela et écouta,
"A mon secours!aidez-moi¨ Henri, mon cher enfant!" répondit la voix de l'abbé Quillet. Ils m'ont arrêté, dépouillé¨ les scélérats,¨ les assassins, ils m'ont empêché d'appeler, ils m'ont serré les lèvres avec un mouchoir."
; volé; criminels
"Vous n'étiez donc pas avec nous dans le confessionnal?" poursuivit Cinq-Mars avec anxiété.¨
alarmé
"Eh quoi," dit l'abbé; "n'avez-vous pas vu le scélérat à qui ils ont donné ma clef?"
"Non! qui?" dirent-ils tous à la fois.¨
en même temps
"Le père Joseph!" répondit le bon prêtre.
"Fuyez! vous êtes perdu!" s'écria Marie.

Au milieu de cette longue et superbe chaîne¨ des Pyrénées s'ouvre un étroit défilé;¨ il circule parmi les rocs, tourne a droite, quitte la France et descend en Espagne.
série de montagnes; pas
Ce fut dans cet étroit sentier,¨ sur le versant¨ de France, qu'environ deux mois après les scènes que nous avons vues se passer à Paris, deux voyageurs venant d'Espagne s'arrêtèrent à minuit, fatigués et pleins d'épouvante.¨ On entendait des coups de fusil dans la montagne.
chemin; côté; peur
"Les coquins!¨ comme ils nous ont poursuivis!" dit l'un d'eux;"je n'en puis plus;¨ sans vous j'étais pris."
méchants; supporte
"Et vous le serez encore, ainsi que¨ ce damné¨ papier, si vous perdez votre temps en paroles. Donnez-moi votre diable de parchemin; je porte l'habit des contrebandiers et je me ferai passer pour tel¨ en cherchant asile chez eux; mais vous n'auriez pas de ressources¨ avec votre habit galonné."¨
comme; misérable; cela; possibilités; d'officier
"Vous avez raison," dit son compagnon en s'arrêtant sur une pointe de roc. Et restant suspendu au milieu de la pente, il lui donna un rouleau. Un coup de fusil partit.
"Averti¨ " dit le premier. "Roulez en bas; si vous n'êtes pas mort, vous suivrez la route et vous êtes sur le chemin de Pau et sauvé. Allons, roulez!"
on nous a vus
En parlant, il poussa son camarade, se mit à suivre horizontalement le flanc du mont, et bientôt se trouva sur un tertre¨ solide, devant une case¨ de planches à travers lesquelles on voyait une lumière. L'aventurier poussa la porte chancelante; il trouva l'homme qu'il avait vu par les fentes de la cabane. Il souleva la tête sans se déranger.
hauteur; hutte
"Ah! ah! c'est toi Jacques?" dit-il. "Quoiqu'il y ait quatre ans que je ne t'ai vu, je te reconnais, brigand;¨ mets-toi là et buvons un coup. Et qu'apportes-tu?"
bandit
"Une marchandise inconnue; tu le sauras plus tard."
"Tiens, bois donc, les amis vont venir."
"Quels amis?" dit Jacques laissant retomber l'outre.¨
nappe
Mais la porte s'ouvrit, une figure apparut, livide¨ et surprise, celle d'un homme de grande taille: c'était Laubardemont, suivi d'hommes armés; ils se regardèrent. Le capitaine prit la parole:
pâle
"N'êtes-vous pas celui que nous poursuivons tout à l'heure?"
"C'est lui," dirent les gens de sa suite tout d'une voix; "l'autre est échappe."
Pendant cet instant, Jacques s'élança avec violence¨ contre les faibles planches qui formaient le mur, d'un coup de talon en jeta deux dehors, et passa par l'espace qu'elles avaient laissé. Tous s'approchèrent, arrachèrent¨ les planches qui restaient, et se penchèrent sur l'abîme.¨ Ils contemplèrent¨ un spectacle étrange: les neiges s'écoulaient¨ comme une lave éblouissante¨ ; dans leur amas¨ mouvant se débattait¨ un homme. Cependant on aurait pu le sauver encore.
force; retirèrent; ravin; regardèrent; tombaient; brillante; masse; luttait
"J'enfonce!" s'écria-t-il; "tends-moi quelque chose, et tu auras le traité"¨
pacte
"Donne-le-moi ,et je te tendrai ce mousquet,¨ " dit le juge.
fusil
"Le voilà," dit le spadassin¨ puisque le diable est pour Richelieu."
batailleur
Et, lâchant d'une main son glissant appui, il jeta un rouleau de bois dans la cabane. Laubardemont y entra, se précipitant¨ sur le traite comme un loup sur sa proie.
jetant
Jacques avait en vain¨ étendu¨ son bras; on le vit glisser lentement avec le bloc énorme et dégelé qui croulait¨ sur lui, et s'enfoncer sans bruit dans les neiges.
sans résultat; avancé; tombait
"Ah! misérable! tu m'as trompé!" s'écria-t-il; "mais on ne m'a pas pris le traité...je te l'ai donné... entends-tu... mon père!"
Il disparut sous la couche épaisse et blanche de la neige.

À Narbonne, le Cardinal, assis dans sa chaise longue,tenait sur ses genoux trois jeunes chats. Joseph, assis près de lui, renouvelait le récit¨ de tout ce qu'il avait entendu dans le confessionnal. Le Cardinal dit:
l'histoire
"Voilà donc tout ce qu'ils ont pu faire contre moi pendant deux années! à présent¨ tirons¨ le filet.";
maintenant; fermons
"Il en est temps, monseigneur," dit Joseph.
"Il te tarde¨ d'en venir a M.le Grand," dit le Cardinal; "eh bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je n'ai pas mes raisons pour être tranquille? Voici de petits papiers qui te rassureraient¨ si tu les connaissais. D'abord, dans ce rouleau de bois creux est le traité avec l'Espagne. Je suis très satisfait¨ de Laubardemont; c'est un habile homme!"
tu désires; calmeraient; content
Joseph, joyeux, reprit:
"Son Éminence parle de juger des hommes encore armés et à cheval?"¨
=les conspirateurs
"Ils n'y sont pas tous. Lis cette lettre de MONSIEUR à Chavigny; il demande grâce, il en a assez. Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, il vient d'être saisi¨ par ses officiers au milieu ce ses soldats.
arrêté
Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins. S'ils donnent le signal à onze heures et demie, ils seront arrêtés; sinon le Roi me les livrera ce soir."
Joseph se tut; et sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment¨ et s'écria d'un air fort¨ troublé:
vite; très
"Monseigneur, le Roi vient."
On ouvrit les deux battants, et le Roi parut.Il marchait en s'appuyant sur une canne. Il tomba dans un grand fauteuil, fit un geste pour éloigner¨ tout le monde, et, seul avec Richelieu, lui parla d'une voix languissante:¨
faire partir; triste
"J'ai besoin de vous parler à cœur ouvert; j'ai entendu parler de conjuration,¨ et je voulais vous en dire quelque chose."
complot
"Quels avis¨ daignez-vous¨ me donner?"
conseils; voulez-vous
"Je ... voulais vous dire franchement, entre nous, que vous feriez bien de prendre garde à MONSIEUR..."
"Ah! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu'il vient de m'envoyer."
Le Roi, étonné,lut:
"MONSEIGNEUR, Je suis au désespoir d'avoir manqué à la fidélité que je dois à votre Majesté; je la supplie¨ très humblement d'agréer¨ que je lui en demande un million de pardons. Votre très humble sujet, GASTON."
prie; accepter
"Qu'est-ce que cela veut dire?" s'écria Louis; "osaient-ils s'armer contre moi-même aussi?"
"Oui,Sire; c'est-ce que me ferait croire, jusqu'à un certain point, ce petit rouleau de papier."
Et il tirait, en parlant, un parchemin roule d'un morceau de bois,et le déployait sous les yeux du Roi.
"C'est tout simplement un traité avec l'Espagne, auquel je ne crois pas que Votre Majesté ait souscrit."
"Les traîtres!" s'écria Louis, "il faut les faire saisir!¨ mon frère renonce¨ se retire et se repent,¨ mais faites arrêter le duc de Bouillon..."
arrêter; ; reconnaît sa faute
"Oui,Sire; je réponds de¨ son arrestation sur ma tête; mais ne reste-t-il pas un autre nom?"
garantis
"Lequel?..quoi?..Cinq-Mars?" dit le Roi en balbutiant.
"Précisément, Sire," dit le Cardinal.
"Je le vois bien...mais...je crois que l'on pourrait.."
"Écoutez-moi," dit tout à coup Richelieu d'une voix tonnante, "il faut que tout finisse aujourd'hui."
"Eh! que voulez-vous donc?" dit le Roi.
"Sa tête et celle de son confident."
"Jamais...c'est impossible!" reprit le Roi avec horreur.
Le Cardinal,inexorable,¨ croisa les bras et poursuivit:
impitoyable
"En vérité, je ne sais à quoi il tient que je vous laisse faire."
Louis leva la tête et sembla un instant avoir repris une résolution par crainte¨ d'en prendre une autre.
peur
"Eh bien, monsieur, je veux régner par moi seul."
"À la bonne heure,"¨ dit Richelieu; mais je dois vous prévenir¨ que les affaires du moment sont difficiles.
très bien; informer
Voici l'heure où l'on m'apporte mon travail ordinaire."
"Je m'en charge," reprit Louis; "j'ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres."
"Essayez donc," dit Richelieu; "je me retire et, si quelque chose vous arrête, vous m'appellerez."
Le Roi resta seul. Il voulut sur-le-champ¨ se mettre à l'ouvrage politique. Il vit autant de portefeuilles que l'on comptait alors d'empires, de royaumes. Il en ouvrit un: tout était en ordre,mais dans un ordre effrayant pour lui. Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier et s'effraya du néant¨ qu'il trouvait en lui-même. Sa tête malade fut saisi d'un vertige.¨
immédiatement; misère; troublé
"Richelieu!" cria-t-il d'une voix étouffée en agitant une sonnette; qu'on appelle le Cardinal!"
Et il tomba évanoui¨ dans un fauteuil.
sans connaissance
Lorsque le Roi rouvrit les yeux, il se retrouva seul avec le Cardinal)
"Vous m'avez rappelé," dit-il; "que me voulez-vous?"
"Régnez," dit-il d'une voix faible,
"Mais... me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou?" poursuivit l'implacable¨ ministre.
impitoyable
"Régnez," répéta le Roi en détournant la tête.
"Signez donc," reprit Richelieu; "ce papier porte: Ceci est ma volonté,de les prendre morts ou vifs."
Louis laissa tomber sa main sur le papier fatal et signa.
La porte s'ouvrit brusquement et l'on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut cette fois le Cardinal qui trembla.
"Que voulez-vous,monsieur?dit-il.
Le grand écuyer, sans daigner¨ répondre à Richelieu, s'avança d'un air calme vers Louis XIII.
trouvant indigne de
"Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j'ai vingt mille hommes à moi," dit Henri.
"Hélas! Cinq-Mars," dit Louis douloureusement, "est-ce toi qui as fait de telles choses?"
"Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute, de me livrer."¨ dit-il en la détachant¨ et en la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.
trahir; défaisant
Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume¨ parce qu'il n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris:
ressentiment
"Je me rends parce que je veux mourir," dit-il; "mais je ne suis pas vaincu."

Tandis que Richelieu ballottait¨ ainsi dans ses mains puissantes les plus grandes et les moindres choses de l'Europe,on avertissait¨ la Reine que l'heure était venue de se rendre chez le Cardinal. Anne d'Autriche n'avait pu refuser la fête du premier ministre. Elle était debout près d'une grande glace avec Marie de Mantoue.
tenait; informait
Lorsqu'elle considérait¨ cet être charmant qu'un vieillard sur un trône ne dédommagerait pas de¨ la perte qu'elle avait faite pour toujours, elle plaignait Marie: on regardait Marie comme accordée¨ au roi Ladislas de Pologne.
regardait; aiderait à porter; promise
"Vous êtes fraîche comme les roses de ce bouquet," dit la Reine; "allons,ma chère enfant, êtes-vous prête?"
Et elles partirent.
Lorsque les deux princesses entrèrent dans les longues galeries du Palais-Cardinal, elles furent reçues et saluées froidement par le Roi et le ministre.
En cet instant une horloge sonna minuit. Le Roi leva, la tête:
"Ah!ah!" fit-il froidement; "ce matin,à la même heure, M.le Grand, notre cher ami,a passé un mauvais moment."
Un cri perçant partit¨ auprès de lui;il frémit¨ et se jeta de l'autre côté. Marie de Mantoue, sans connaissance, était dans les bras de la Reine. Sitôt qu'elle rouvrit les yeux:
se fit entendre; trembla
"Hélas! oui,mon enfant," lui dit Anne d'Autriche; "ma pauvre enfant,vous êtes reine de Pologne."

27.3. Chatterton

PERSONNAGES:
CH
Chatterton
LB
Lord Beckford
LQ
Le Quaker
LT
Lord Talbot
KB
Kitty Bell
UO
Un ouvrier
JB
John Bell
RA
Rachel
ACTE PREMIER, scène première: Quaker, Kitty Bell, Rachel
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Il me semble que j'entends parler monsieur; ne faites pas de bruit, enfants... Mon Dieu! votre père est en colère!¨ Ne jouez pas, je vous en prie,Rachel... Mais qui vous a donné ce livre-là? C'est une Bible. Qui vous l'a donné, s'il vous plaît? Je suis sûre que c'est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois mois.
fureur
RA
Oui,maman.
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Pourquoi êtes-vous entres chez lui,mes enfants? C'est bien mal! Je suis certaine qu'il écrivait encore.
RA
Oui, et il pleurait.
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Il pleurait! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela à personne. Vous irez rendre ce livre à monsieur Tom. Allez!.. allez embrasser le bon quaker.
LQ
Venez sur mes genoux tous deux, et écoutez bien: Vous allez dire à votre bonne petite mère que son cœur est simple, pur et véritablement chrétien, mais que
rendre à un malheureux le cadeau qu'il a fait, c'est l'humilier.
KB
Oh! il a raison! il a mille fois raison! Donnez, donnez-moi ce livre, Rachel. Il faut le garder, ma fille! le garder toute ta vie. Ta mère s'est trompée. (Elle sort)
Scène II. Le Quaker, John Bell.
LQ
Le voilà en fureur... Voilà l'homme riche, le spéculateur heureux; voilà l'égoïste par excellence, le juste selon la loi.
JB
(Aux ouvriers qui le suivent)-Non, non, non, non! Vous travaillerez d'avantage,¨ voilà tout.
plus
UO
(à ses camarades)-Et vous gagnerez moins, voilà tout.
JB
Si je savais qui a répondu cela, je le chasserais sur-le-champ¨ comme l'autre. Et à présent¨ qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chassé pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chasse, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni logement, ni travail dans le village. (Ils sortent)
immédiatement; maintenant
LQ
Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain¨ que le tien.
valide
JB
Et vous, ne profitez pas de ce que vous êtes quaker pour troubler tout, partout où vous êtes. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la chrétienté et vous êtes vous-même une exception parmi les quakers. Vous avez partagé tous vos biens entre vos neveux. Cela vous convient, je le veux,¨ mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous veniez, en public, autoriser mes inférieurs à l'insolence.¨
suis d'accord; irrespect
LQ
Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j'ai pour toi une amitié véritable.
JB
S'il n'était vrai, docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans, et que vous avez sauvé un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.
LQ
Tant pi,¨ car je ne te sauverais plus toi-même...Je désire que tu ne chasses pas ce malheureux ouvrier.
dommage
JB
Ce qui est fait est fait. Que¨ n'agissent-ils pas tous comme moi? Que tout travaille et serve dans leur famille. Ne fais-je pas travailler ma femme, moi? Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la paresse;¨ c'est un malheur très grand pour lui; je n'en suis pas responsable.
Pourquoi; inactivité
LQ
Il s'est rompu¨ le bras dans une de tes machines.
cassé
JB
Oui, et même il a rompu la machine.
LQ
Et je suis sûr que dans ton cœur tu regrettes¨ plus le ressort¨ de fer que le ressort de chair et de sang:¨ va, ton cœur est d'acier comme tes mécaniques. La société deviendra comme ton cœur. Mais ce n'est pas ta faute. Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire.
es malheureux; partie d'une machine; du corps
JB
(ouvrant la porte de sa femme) Mistress Bell! venez ici.
KB
Me voici.
JB
Les comptes de la journée d'hier,s'il vous plaît.
KB
(Elle va prendre un registre)Voici mes comptes du jour avec ceux des derniers mois.
JB
(Il compte)Catherine! vous n'êtes plus aussi exacte. Il manque là cinq ou six guinées, à la première vue, j'en suis sûr.
KB
Voulez-vous m'expliquer comment?
JB
Passez dans votre chambre, s'il vous plaît, vous serez moins distraite.¨ (ils sortent)
inattentive
Scène III. Le Quaker, Rachel, puis Chatterton.;
RA
J'ai peur!
LQ
Viens sur mon genou. Là! Tu pleures! Regarde, regarde, voilà ton ami qui descend.
CH
Bonjour, mon sévère ami.
LQ
Pas assez comme ami et pas assez comme médecin. Ton âme te ronge¨ le corps.Tes mains sont brûlantes,¨ et ton visage est pâle. Combien de temps espères-tu vivre ainsi?
ruine; chaudes
CH
Le moins possible. Mistress Bell n'est-elle pas ici?
LQ
Ta vie n'est-elle donc utile à personne?
CH
Au contraire, ma vie est de trop à tout le monde.
LQ
Quel âge as-tu donc?
CH
J'aurai demain dix-huit ans.
LQ
Pauvre enfant!
CH
Pauvre? Oui.Enfant? non,.. J'ai vécu mille ans!... On me trahit de tout côté, je le vois, et me laisse tromper par dédain¨ de moi-même, par ennui¨ de prendre ma défense. Et cependant n'ai-je pas quelque droit à l'amour de mes frères, moi qui travaille pour eux nuit et jour? Je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai écrit, comme le roi Harold au duc
irrespect; indifférence
Guillaume, en vers à demi saxons et francs. Ils¨ l'ont adorée comme l'œuvre d'un moine qui n'a jamais existé, et que j'ai nommé Rowley. Cependant on a su que ce livre était fait par moi. On ne pouvait plus le détruire. On l'a laissé vivre; mais il ne m'a donné qu'un peu de bruit¨ et je ne puis faire d'autre métier que celui d'écrire.
=le public; réputation
JB
(dans les coulisses) Je ne le veux pas. Cela ne se peut pas ainsi. Non, non, madame.
LQ
Tu as les yeux rouges, il faut prendre l'air. Viens!
CH
(regardant venir Kitty Bell) Certainement cette jeune femme est fort malheureuse.
LQ
Cela ne regarde personne. Sortons.
CH
Ah! comme elle pleure! vous avez raison... je ne pourrais pas voir cela... Sortons.
scène IV. Kitty Bell, suivie de John Bell.
KB
Je vous le demande mille fois, n'exigez¨ pas que je vous dise pourquoi ce peu d'argent vous manque; six guinées, est-ce quelque chose pour vous?
demandez
JB
Depuis que le ministre¨ a mis votre main dans la mienne, vous ne m'avez pas résisté de cette manière.
pasteur
KB
Il faut donc que le motif soit sacré.
JB
Ou coupable, madame.
KB
Vous êtes un juge impitoyable.¨
dur
JB
Impitoyable! vous me rendrez compte de cet argent.
KB
Eh bien, je vous demande jusqu'à demain pour cela.
JB
Soit; jusqu'à demain je n'en parlerai plus.
KB
Ah! je vous retrouve. Vous êtes bon. Soyez-le toujours
ACTE II. Scène première. Le Quaker, Chatterton.
CH
(agité) Croyez-vous qu'il m'ait vu?
LQ
Mais pourquoi l'éviter, ce jeune hommœ?
CH
C'est que vous savez bien qu'il est de mes amis.C'est lord Talbot.
LQ
Eh bien, qu'importe?
CH
Il ne pouvait rien m'arriver de pire¨ que de le voir. Mon asile était violé, ma paix troublée, mon nom était connu ici.
plus mal
LQ
Le grand malheur!
CH
O, mon Dieu, pourquoi suis-je sorti avec vous?Je suis certain qu'il m'a vu.(Cris) Tenez, voilà comme on dépiste¨ le sanglier solitaire!;
trouve
Scène II. Les mêmes personnages et John Bell, Kitty Bell.
JB
(à sa femme) vous avez mal fait, Kitty, de ne pas me dire que c'était un personnage de considération?¨
haut rang
KB
En est-il ainsi?¨ En vérité je ne le savais pas.
est-ce vrai
JB
De très grande considération. Lord Talbot m'a fait dire que c'était son ami, et un homme distingué qui ne veut pas être connu.
Scène III. Les mêmes, Lord Talbot avec des amis.
LT
(un peu ivre)Où est-il? Le voilà, mon camarade! mon ami! Que diable fais-tu ici? Tu nous a quittés? Tu ne veux plus de nous?-Messieurs voilà mon bon ami...
CH
(voulant l'interrompre) Milord...
LT
Mon ami Chatterton.
CH
George, George! toujours indiscret!
LT
Est-ce que cela te fait de la peine?¨ L'auteur des poèmes qui font tant de bruit!¨ le voilà! messieurs, j'ai été à l'université avec lui.-Mais tu es en deuil! Ah! diable!
chagrin; sensation
CH
(avec tristesse) Oui, de mon père
LT
Ah! il était bien vieux aussi .Que veux-tu! te voilà héritier.
CH
(amèrement¨ )Oui; de tout ce qui lui restait.
tristement
LT
Eh bien, je deviens comme toi à présent¨ en vérité. J'ai le spleen, mais ce n'est que pour une heure ou deux.-Ah! mistress Bell, vous êtes une puritaine. Touchez là, vous ne m'avez pas donné la main aujourd'hui.
maintenant
LQ
Jeune homme, depuis cinq minutes que tu es ici, tu n'as pas dit un mot qui ne fût de trop.
LT
Qu'est-ce que c'est que ça? Quel est cet animal sauvage?
JB
Pardon, milord,c'est un quaker.(Rires joyeux)
LT
C'est vrai. Oh! quel bonheur,un quaker!(Le lorgnant¨ );
regardant
Mes amis,c'est un gibier¨ que nous n'avions pas fait lever¨ encore.(Éclats de rire des lords)
animal sauvage; chassé
CH
(va vite à lord Talbot)George, tout cela est bien léger.¨ J'aurai à te parler à ton retour de chasse.
frivole
LT
(consterné) Est-ce que je t'ai affligé?¨ Ma foi,nous avons bu un peu sec de matin. Qu'est-ce que j'ai donc dit, moi? J'ai voulu te mettre bien avec eux tous. Tu viens ici pour la petite femme, hein?
attristé
CH
Ciel et terre! Milord,pas un mot de plus.
KB
(à part) Mon Dieu, comme il parle effrontément.¨
sans respect
LT
(frappant sur l'épaulé de John Bell) Mon bon John Bell,il n'y a de bons vins de France, et d'Espagne que dans la maison de votre petite dévote femme. Nous voulons les boire en rentrant. À ce soir tous.
(Ils sortent) `
JB
Monsieur Chatterton, je suis vraiment heureux de faire connaissance avec vous. Toute ma maison est à votre service.(À Kitty) Mais, Catherine, causez¨ donc un peu avec ce jeune homme. Il faut lui louer un appartement plus beau et plus cher. (Il sort)
parlez
KB
Monsieur a des amis bien gais et sans doute aussi très bons.
CH
La présence d'un ennemi mortel ne m'eût pas fait tant de mal; croyez-le bien,madame.
KB
Monsieur Bell m'a chargée d'offrir à monsieur Chatterton une chambre plus convenable.¨
acceptable
CH
Je vous rendrai votre chambre; j'en veux une encore plus petite. Pourtant je voulais encore attendre le succès¨ d'une certaine lettre. Mais n'en parlons plus;
résultat
LQ
Tais-toi,¨ ami,tais-toi, arrête. Calme, calme ta tête brûlante.
ne parle pas
CH
Je ne voulais qu'un peu de repos dans cette maison, le temps d'achever¨ de coudre¨ l'une à l'autre quelques pages que je dois. Je n'ai pas besoin d'un plus grand atelier que le mien, et monsieur Bell est trop attendri¨ de l'amitié de lord Talbot pour moi. Mais tout cela est fini. Adieu,madame; adieu, monsieur, ha, ha! Je perds bien du temps! À l'ouvrage!à l'ouvrage! (Il monte à grands pas l'escalier)
finir; relier; impressionné
LQ
Tu es remplie d'épouvante,¨ Kitty?
terreur
KB
C'est vrai. Vous aussi?-Mon Dieu,il a l'air bien malheureux,
LQ
Mon amie,ménageons¨ le.Il est atteint¨ d'une maladie toute morale et presque incurable.¨ Ce mal,c'est la haine¨ de la vie et l'amour de la mort;c'est l'obstiné Suicide.
protégeons; attaqué; sans remède; aversion
KB
Oh! que le Seigneur lui pardonne! serait-ce vrai?
LQ
Je dis obstiné ,parce qu'il est rare que ces malheureux renoncent¨ à leur projet quand il est arrêté¨ en eux-mêmes.
quittent; décidé
KB
En est-il là?¨ En êtes-vous sûr? Dites-moi vrai! Dites-moi tout: je ne veux pas qu'il meure! Un homme si jeune! Non, cela ne sera pas; il ne se tuera pas. Que lui faut-il? Est-ce de l'argent? Eh bien, j'en aurai. Tenez, tenez,voilà des bijoux, prenez-les, vendez tout.
est-il si malheureux
LQ
Garde tes bijoux: c'est un homme à mourir vingt fois devant un or qu'il n'aurait pas gagné ou tenu de sa famille. J'essayerais bien inutilement de lutter contre sa faute unique: l'orgueil¨ de la pauvreté. I
arrogance
KB
Mais n'a-t-il pas parlé d'une lettre qu'il aurait écrite à quelqu'un dont il attendrait du secours?¨
de l'aide
LQ
Ah! c'est vrai! Oui, voila une ancre de miséricorde.¨ Je m'y appuierai¨ avec lui.
d'aide; espérerai
ACTE III. Scène première. Chatterton.
CH
Il est certain qu'elle ne m'aime pas. Et moi, je n'y veux plus penser. Mes mains sont glacées;¨ ma tête est brûlante. Me voila seul en face de¨ mon travail. Si demain ce livre n'est pas achevé,¨ je suis perdu! oui, perdu!sans espoir! Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison, O dégradation, O honteux travail.(il écrit) Ah! misérable! Mais...c'est de la satire! Tu deviens méchant. (Il s'arrête.Il prend une tabatière sur sa table) Le voilà, mon père! Vous voilà!Bon vieux marin! franc capitaine de haut-bord,vous dormiez la nuit, vous; et, le jour, vous vous battiez; vous n'étiez pas un paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez vous ce papier blanc? S'il n'est pas rempli demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot pour noircir se papier, parce que j'ai faim. J'ai cru être poète. C'est ma faute; mais je vous assure que mon nom n'ira pas,en prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de l'opium! Si j'ai par trop faim, je ne mangerai pas, je boirai... Quelqu'un monte lourdement mon escalier. Cachons ce trésor. (Cachant l'opium) Et pourquoi? Ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais? (Il pose l'opium au milieu de sa table)
froide; devant; fini
Scène II Chatteron, Le Quaker
LQ
(jetant les yeux sur la fiole¨ )Ah!
flacon
CH
Eh bien?
LQ
Je connais cette liqueur.Il y a là au moins soixante grains d'opium.-Tu es resté bien longtemps seul, Chatterton.
CH
Et si je veux rester seul pour toujours, n'en ai-je pas le droit?
LQ
Tu as bien raison; mais seulement c'est un peu poltron.¨ S'aller cacher sous une grosse pierre, dans un grand trou, c'est de la lâcheté.
lâche
CH
Connaissez-vous beaucoup de lâches qui se soient tués?
LQ
Je ne te contredis nullement. Tu fais bien de suivre ton projet, parce que cela va faire la joie de tes rivaux.
CH
Vous me donnez plus d'importance que je n'en ai. Qui sait mon nom?
LQ
On sait d'autant mieux ton nom que tu l'as voulu cacher.
CH
Vraiment? Je suis bien aise¨ de savoir cela. Eh bien, on le prononcera plus librement après moi.
content
LQ
(à part) Toutes les routes le ramènent à son idée fixe. (Haut) Mais il me semble, ce matin, que tu espérais quelque chose d'une lettre?
CH
Oui, j'avais écrit au lord-maire, monsieur Beckford qui a connu mon père assez intimement.
LQ
Tu as bien fait. Pourquoi y as-tu renoncé¨ depuis?
abandonné
CH
Il m'a suffi depuis de la vue d'un homme.¨
depuis cela, la vue d'un homme a été assez pour moi
LQ
Essaye de la vue d'un sage après celle d'un fou. Que t'importe?
CH
Eh! pourquoi ces retards? Je veux sortir¨ raisonnablement. J'y suis forcé.
mourir
LQ
Que le Seigneur me pardonne ce que je vais faire. Écoute, Chatterton! Je vais te dire ,au nom de Dieu, une chose vraie et, en la disant, je vais, pour te sauver, jeter une tache¨ sur mes cheveux blancs.
saleté
Chatterton! Chatterton! tu peux perdre ton âme, mais tu n'as pas le droit d'en perdre deux. Or, il y en a une qui s'est attachée¨ à la tienne. Si tu t'en vas,elle s'en ira. Jeune homme, je te demande grâce pour elle, à genoux,parce qu'elle est pour moi sur la terre comme mon enfant.
intéressée
CH
Mon Dieu! mon ami, mon père, que voulez-vous dire?... Serait~ce donc,...
LQ
Oui, la femme de mon vieil ami, de ton hôte... la mère des beaux enfants.
CH
Kitty Bell!
LQ
Elle t'aime, jeune homme. Veux-tu te tuer encore?
CH
Hélas! je ne puis donc plus vivre ni mourir?
LQ
Il faut vivre,te taire,et prier Dieu!
Scène III. Chez John Bell.
LT
Monsieur Bell, j'ai à vous parler. Vous ne m'aviez pas dit les chagrins et la pauvreté de mon ami, Chatterton.
JB
Mais, milord, ses chagrins, je ne les vois pas; et quant à sa pauvreté, je sais qu'il ne doit rien ici.¨
n'a rien à payer ici
LT
O Ciel, comment fait-il? Oh! si vous saviez ce que l'on vient de m'apprendre!¨ D'abord ses beaux poèmes ne lui ont pas donné un morceau de pain. Ensuite, une espèce¨ d'érudit,¨ un misérable inconnu, vient de publier une atroce¨ calomnie!¨ Il a prétendu prouver qu'"Harold" et tous ses poèmes n'étaient pas de lui. Mais moi, j'attesterai¨ le contraire, moi qui l'ai vu les inventer à mes côtés, là, encore enfant; je l'attesterai, je l'imprimerai¨ et je signerai Talbot.
dire; sorte; savant; cruel; insinuation; déclarerai; publierai
LQ
C'est bien, jeune homme.
LT
Mais ce n'est pas tout. N'avez-vous pas vu rôder¨ chez vous un nommé Skirner?
vagabonder
JB
Oui, oui, je sais.Il est venu hier.
LT
Eh bien, il le cherche pour le faire arrêter pour quelque pauvre loyer¨ qu'il lui doit. Et Chatterton a promis par écrit et signé que tel jour (et ce jour approche)il payerait sa dette, et que, s'il mourait dans l'intervalle, il vendait à l'École de chirurgie son corps pour le payer; et le millionnaire a reçu l'écrit!
prix de location
JB
Milord, voici votre ami, vous saurez de lui-même ses sentiments.
Scène IV. Les mêmes,Chatterton.
LT
Tom, je reviens pour vous rendre un service; me le permettez-vous?
CH
(ne cessant de regarder Kitty Bell) Je suis,¨ George, résigné à tout ce que l'on voudra, à presque tout.
j'accepte
LT
Vous avez donc une mauvaise affaire avec ce fripon¨ de Skirner? Il veut vous faire arrêter demain.
vaurien
CH
Je ne le savais pas, mais il a raison.
LT
A-t-il raison? ,
CH
Il a raison selon la loi. C'était hier que je devais le payer; ce devait être le prix d'un manuscrit inachevé; j'avais signe cette promesse.
LT
Est-il vrai que vous comptiez sur monsieur Beckford, sur mon vieux cousin? Je suis surpris que vous n'ayez pas compté sur moi plutôt.
CH
Le lord-maire est à mes yeux le gouvernement, et le gouvernement est l'Angleterre; c'est sur l'Angleterre que je compte.
LT
Malgré cela, je lui dirai ce que vous voudrez.
KB
Il me semble que j'entends une voiture.
Scène V. Les mêmes,le lord-maire.
KB
Il vient lui-même, le lord-maire, pour monsieur Chatterton.
MB
Ah!ah! voici, je crois, tous ceux que je cherchais réunis. John Bell, n'avez-vous pas chez vous un jeune homme nommé Chatterton, pour qui j'ai voulu venir
moi-même?
CH
C'est moi, milord,qui vous ai écrit.
MB
Ah! c'est vous, mon cher, c'est vous qui êtes Thomas Chatterton? Vous vous êtes amusé à faire des vers mon petit ami; c'est bon pour une fois, mais il ne faut pas continuer. Votre histoire est celle de mille jeunes gens; vous n'avez rien pu faire que vos maudits¨ vers, et à quoi sont-ils bons, je vous prie? Je vous parle en¨ père,moi...à quoi sont-ils bons? Un bon Anglais doit être utile au pays.
méchants; comme un
CH
(à part) Pour elle, pour elle, je boirai le calice jusqu'à la lie¨ (Haut) Je crois comprendre, milord. L'Angleterre est un vaisseau.¨ Notre île en a la forme; nous sommes tous de l'équipage,¨ et nul n'est inutile dans la manœuvre¨ de notre glorieux navire.
j'accepterai tout; bateau; personnel; activités
MB
Pas mal, pas mal! quoiqu'il fasse encore de la poésie; mais en admettant¨ votre idée, vous voyez que j'ai encore raison. Que diable peut faire le Poète dans la manœuvre?
acceptant
CH
Il lit dans les astres¨ la route que nous montre le doigt du Seigneur. LB Imagination ou folie, c'est la même chose;vous n'êtes bon à rien.
étoiles
LT
Milord, c'est un de mes amis, et vous m'obligerez en le traitant bien.
LB
Oh! vous vous y intéressez, George? Eh bien vous serez content; j'ai fait quelque chose pour votre protégé malgré les recherches de Bale... Chatterton ne sait pas qu'on a découvert ses petites ruses¨ de manuscrit, mais elles sont bien innocentes, et je les lui pardonne de bon cœur. Le "Magisterial" est un bien bon écrit; je vous l'apporte pour vous convertir¨ avec une lettre où vous trouverez mes propositions; il s'agit de cent livres sterling par an. C'est un commencement; vous ne me quitterez pas et je vous surveillerai de près. (Kitty Bell supplie Chatterton par un regard,de ne pas refuser)
duperies; faire changer d'opinion
CH
(hésite un moment; puis,après avoir regardé Kitty) Je consens ਠtout, milord. (au quaker) N'ai-je pas fait tout ce que vous vouliez? (Tout haut à M. Beckfort) Milord, je suis à vous tout à l'heure, j'ai quelques papiers à brûler.
suis d'accord avec
LB
Bien, bien! Il se corrige ce la poésie, c'est bien.
(Tous sortent)
Scène VI. Chatterton, seul,se promenant.
CH
Allez, mes bons,amis. Il est bien étonnant que ma destinée¨ change tout à coup. J'ai peine à m'y fier,¨ pourtant les apparences y sont. Je tiens là ma fortune... Allons... arrêtez-vous, idées noires, ne revenez pas... Lisons ceci... Il lit le journal "Chatterton n'est pas l'auteur de ses œuvres... Voilà qui est bien prouvé... Ces poèmes admirables sont réellement d'un moine¨ du dixième siècle, nomme Turgot... Signé... "Bale"... Bale?
fortune; m'est difficile de le croire; religieux
Qu'est-ce que cela? Quoi! mon nom est étouffé!¨ ma gloire éteinte!¨ mon honneur perdu! Voilà le juge!... le bienfaiteur!
perdu; ruiné
Voyons, qu'offre-t-il? (il décachette¨ la lettre, lit et s'écrie avec indignation: Une place de premier valet de chambre dans sa maison!... Ah! pays damné!¨ terre du dédain!¨ sois maudite¨ à jamais!¨ (Prenant la fiole¨ d'opium)O mon âme, je t'avais vendu, je te rachète avec ceci. (Il boit l'opium) Skirner sera payé. Libre de tous! égal à tous, à présent!
ouvre; haïssable; mépris; haï; pour toujours; flacon
Adieu maintenant humiliations, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du cœur, terreurs; adieu! Oh! quel bonheur, je vous dis adieu! Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai,..O Mort, ange de délivrance, que ta paix est douce! Regarde-moi, ange sévère,¨ leur ôter¨ à tous la trace¨ de mes pas sur la terre. (Il jette au feu ses papiers) Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats; dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi.
impitoyable; prendre; reste
Scène VII. Chatterton,Kitty Bell
KB
(à part)Que fait-il donc?(A Chatterton)N'allez-vous pas rejoindre¨ milord?
retrouver
CH
Déjà!...Ah! c'est vous! Ah! madame! à genoux! par pitié, oubliez-moi! `
KB
Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait?
CH
Je vais partir. Adieu!
KB
Avez-vous de mauvais desseins,¨ grand Dieu?
intentions
CH
Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment êtes-vous là?
KB
Eh! comment n'y serais-je plus?
CH
Parce que je vous aime, Kitty.
KB
Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir.
CH
J'en ai le droit, de mourir.
KB
Et moi, je vous jure que c'est un crime: ne le commettez¨ pas.
faites
CH
Il le faut, Kitty, je suis condamné.
KB
Attendez seulement un jour pour penser à votre âme.
CH
Je vous ai avertie; il n'est plus temps.
KB
Et si je vous aime,moi!
CH
C'est pour cela que Dieu peut me pardonner.
KB
Qu'avez-vous donc fait?
CH
Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle.
KB
(à genoux, les mains au ciel) Puissances du ciel! grâce pour lui!
CH
Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel.(Il la baise au front et remonte l'escalier; il ouvre sa porte et tombe dans sa chambre)
KB
Ah! Grand Dieu! (Elle trouve la fiole) Qu'est-ce que cela? Mon Dieu! pardonne-lui.
scène VII. Kitty Bell,le Quaker.
LQ
(accourant)Vous êtes perdue... Que faites-vous ici?
KB
Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est temps. (Le Quaker s'achemine¨ vers l'escalier; Kitty Bell suit le quaker avec terreur)
va
LQ
Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas. (Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. Kitty Bell monte; elle fait un effort pour tirer à elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On voit Chatterton mourant et tombé sur le bras du quaker. Elle crie, glisse à demi morte sur la rampe¨ de l'escalier, et tombe sur la dernière marche. On entend John Bell appeler de la salle voisine).
balustrade
JB
Mistress Bell. (Entrant violemment, et montant deux marches de l'escalier) Que fait-elle ici? Où est ce jeune homme? Ma volonté est qu'on l'emmène!
LQ
Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JB
Mort? Mais...
LQ
Arrêtez, monsieur, c'est assez d'effroi¨ pour une femme. (Il regarde Kitty et la voit mourante) Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient
terreur
pas. (Il arrache¨ les enfants des pieds de Kitty Bell, les passe à John Bell, et prend leur mère dans ses bras. John Bell les prend à part, et reste stupéfait.¨ Kitty Bell meurt dans les bras du quaker)
tire; perplexe
JB
(avec épouvante) Eh bien! eh bien! Kitty, Kitty! qu'avez-vous?(Il s'arrête en voyant le quaker s'agenouiller)
LQ
(à genoux)Oh!dans ton sein,¨ dans ton sein, seigneur, reçois ses deux martyrs!
cœur

27.4. Servitude et grandeurs militaires

L'armée est une nation dans la Nation; c est un vice¨ de nos temps. Dans l'antiquité il en était autrement:¨ tout citoyen était guerrier, et tout guerrier était citoyen.
défaut; la situation était autre
Dans le moyen âge et au delਠjusqu'à la fin du règne de Louis XIV,l'armée tenait ਠla Nation, sinon par tous ses soldats, du moins par tous leurs chefs, parce que le soldat était l'homme du Noble, levé¨ par lui sur sa terre; or, son seigneur était propriétaire, et il ne fit autre chose que de se dévouer¨ corps et bien au pays souvent en lutte¨ contre la couronne.¨ Cette indépendance de l'armée dura en France jusqu'à M.de Louvois,qui, le premier, la soumit¨ aux bureaux et la remit dans la main du Pouvoir souverain. La centralisation l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps séparé du grand corps de la Nation. L'armée moderne, sitôt qu'¨ elle cesse¨ d'être en guerre, devient une sorte de gendarmerie; elle se demande sans cesse si elle est esclave ou reine d'État: ce corps cherche partout son âme et ne la trouve pas.
après; faisait partie de; recruté; donner; conflit; le roi; fit obéir; immédiatement quand; finit
L'homme soldé,¨ le Soldat, est un pauvre glorieux, victime¨ et bourreau,¨ bouc émissaire¨ journellement sacrifie à son peuple et pour son peuple qui se joue de lui.
engagé au service militaire; dupe; exécuteur; responsable
La Servitude militaire est lourde. Aussi, au seul aspect d'un corps d'armée, on s'aperçoit, que l'ennui¨ et le mécontentement sont les traits¨ généraux du visage militaire. Cependant une idée commune¨ à tous a souvent à cette réunion d'hommes sérieux un grand caractère de majesté, et cette idée est l'Abnégation.¨
désagrément; caractéristiques; collective; oubli de soi-même
J'en parlerai d'abord, parce qu'elle me fournit¨ le premier exemple des nécessités cruelles de l'Armée. Quand je remonte à mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mon enfance militaire une anecdote qui m'est présente à la mémoire, et telle¨ qu'elle me fut racontée, je la redirai.
donne; comme
LAURETTE OU LE CACHET ROUGE.
La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste. Elle s'étend¨ en ligne droite, sans arbres,sans fosses, dans les campagnes unies¨ et pleines d'une boue jaune en tout temps. Au mois de mars l8l5, je passai sur cette route, et je fis une rencontre que je n'ai point oubliée depuis.
s'étale; plates
J'étais seul, j'étais à cheval. Mes camarades étaient en avant sur la route, à la suite du roi Louis XVIII. Un fer perdu avait retardé mon cheval.
Regardant l'heure à ma montre, et voyant le chemin s'allonger toujours en ligne droite, sans un arbre et sans une maison, et couper la plaine jusqu'à l'horizon, comme une grande raie¨ jaune sur une toile grise, je me voyais au milieu d'une mer bourbeuse.¨
ligne; sale
En examinant avec attention cette raie jaune de la route, j'y remarquai, à un quart de lieu environ,¨ un petit point noir qui marchait. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet.
±un kilomètre
À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite charrette de bois blanc; un petit mulet qui la tirait était péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la bride. Je m'approchai de lui et le considérai¨ attentivement.
regardai
C'était un homme d'environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort et grand, le dos voûté¨ à la manière des vieux officiers d'infanterie qui ont porté le sac. Il avait un visage endurci, mais bon, comme à l'armée il y en a tant. Il me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs en disant:
rond
"Voulez-vous boire la goutte?"¨
boisson
"Volontiers".,"¨ dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu."
avec plaisir
Il avait à son cou une noix de coco, il me le passa et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.
"À la santé du roi," dit-il en buvant; "il m'a fait officier de la Légion d'honneur; il est juste que je le suive jusqu'à la frontière; je reprendrai mon bataillon après, c'est mon devoir."
En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n'avions pas de temps à perdre et, comme j'étais de son avis,¨ je me remis en chemin à deux pas de lui.;
d'accord avec lui
Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue¨ environ. Comme il s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer¨ l'eau qui remplissait mes bottes.
un kilomètre; faire sortir
"Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds,dit-il.
"Il y a quatre nuits que je ne les ai quittes," lui dis-je.
"Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus," reprit-il avec sa voix enrouée. "Savez-vous ce que j'ai la-dedans?"
"Non," lui dis-je.
"C'est une femme."
Je dis:"Ah!" sans trop d'étonnement et je me remis en marche tranquillement.
"Vous n'êtes pas curieux, par exemple; cela devrait vous étonner,ce que je dis la."
"Je m'étonne bien peu," dis-je.
"Oh! Cependant si je vous contais comment j'ai quitté la mer, nous verrions."
"Eh bien," repris-je, "pourquoi n'essayez-vous pas? Cela vous réchauffera et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et ne s'arrête qu'à mes talons."
Le bon chef de bataillon s'apprêta¨ solennellement à parler avec un plaisir d'enfant.
se prêpara
"Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis né à Brest. Quand vint la Révolution, j'avais fait du chemin¨ et j'étais devenu capitaine d'un petit bâtiment¨ assez propre. Comme l'ex-marine royale se trouva tout à coup dépeuplé d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. On me donna le commandement d'un brick de guerre nommé "Le Marat".
une carrière; bateau
Le 28 fructidor l797, je reçus l'ordre d'appareiller¨ pour Cayenne; je devais y conduire soixante soldats et un "déporté". J'avais ordre de traiter cet individu avec ménagement,¨ et la première lettre du Directoire en refermait une seconde, scellée¨ de trois cachets rouges, au,milieu desquels il y en avait un démesuré.¨ J'avais défense d'ouvrir cette lettre avant le premier degré latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitième longitude, c'est-à-dire près de passer la ligne.¨
lever l'ancre; attentions; fermée; très grand; l'équateur
Je ne suis pas superstitieux,¨ mais elle me fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre sous le verre d'une mauvaise petite pendule anglaise.
sensible aux forces magiques
J'étais occupé à mettre cette lettre sous le verre, quand mon "déporté" entra dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de six-sept ans environ.
Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; un beau garçon, quoique un peu pale, et trop blanc pour un homme. Il tenait sa petite femme sous le bras; elle était fraîche et gaie comme un enfant. Ils avaient l'air de deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi. Je leur dis:
"Eh bien, mes enfants, vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est gentil à vous. Je vous emmène un peu loin, mais tant mieux, nous aurons le temps de nous connaître."
Nous fûmes tout de suite de bons amis. Ce fut une jolie traversée.¨ Je faisais venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela m'égayait.¨ Ils couchaient dans un hamac. Ils étaient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi,passeur d'eau! Je les portais de l'autre côté de la mer, comme j'aurais porté deux oiseaux de paradis.
voyage; faisait plaisir
J'avais fini, après un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprès de moi.Le jeune homme écrivait sur ma table, et, quand je voulais, il m'aidait à faire mon point;¨ il le sut bientôt faire aussi bien que moi; j'en étais quelquefois tout interdit.¨
position; perplexe
Un jour qu'ils étaient posés comme cela, je leur dis: "Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille, comme nous voilà? Je ne veux pas vous interroger¨ mais probablement vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut et vous êtes joliment délicats tous deux pour bêcher¨ et piocher comme font les déportés de Cayenne. Si vous aviez comme il me semble, tant soit peu¨ d'amitié pour moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, et je m'établirais¨ là avec vous, si cela vous convient.¨ Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie;¨ vous me feriez une petite société.
questionner; travailler; un peu; installerais; est agréable; est désagréable
Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l'air perplexe de croire que je ne disais pas vrai.
"Eh bien, ça vous va-t-il?" leur dis-je enfin.
"Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon," dit le mari; "mais c'est que,.. vous ne pouvez pas vivre avec des déportés, et..." Il baisse les yeux.
"Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour être déporté ,mais vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez pas l'air à avoir la conscience bien lourde."
"C'est que," reprit-il en secouant tristement sa tête brune "c'est que je crois qu'il serait dangereux Pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air heureux parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains¨ moments quand je pense à l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra¨ ma pauvre Laure."
mauvais; ce qui arrivera à
Je pris ma pipe et me levai, parce que je commençais à me sentir les yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.
"Allons, allons!" dis-je; "ça s'éclaircira¨ par la suite!¨ Si le tabac incommode madame, son absence est nécessaire.
se verra; plus tard
Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme une enfant qu on a grondée.¨
réprimandée
"D'ailleurs," me dit-elle en regardant ma pendule, "vous n'y pensez pas, vous-autres; et la lettre!"
Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet.
"Pardieu, je n'y pensais plus,moi," dis-je. "Ah! par exemple, voila une belle affaire! Si nous avions passé le premier degré de latitude nord, il ne me resterait plus qu'à me jeter à l'eau." .
Je regardai vite ma carte de marine et, quand le vis que nous en avions encore pour¨ une semaine au moins j'eus la tête soulagée,¨ mais pas le cœur, sans savoir pourquoi. Nous restâmes tous trois le nez en l'air à regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler.
le temps d'; calme
Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant quelques jours; mais,quand nous approchâmes du premier degré de latitude, nous commençâmes à ne plus parler.
Un beau matin, je m'éveillai assez étonne de ne sentir aucun mouvement dans la bâtiment.¨ Nous étions tombés dans un calme plat, et c'était sous le premier degré de latitude nord, au 27 de longitude. Je dis tout de suite: "J'aurai
bateau
le temps de te lire,va!" en regardant de côté de la lettre. J'attendis jusqu'au soir, au coucher du soleil.
Cependant, il fallait bien en venir¨ là; j'ouvris la pendule, et j en tirai vivement l'ordre cacheté.¨ Je brisai les trois cachets d'un coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai¨ en poussière.
prendre une décision; fermé; pulvérisai
Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'être trompé. Je relus la lettre tout entière; je la relus encore; je recommençai en la prenant par la dernière ligne en remontant à la première. Je n'y croyais pas.
Mes jambes flageolaient¨ un peu sous moi, je m'assis, mais ce fut l' affaire d'un moment; je montai prendre l'air.
tremblaient
Laurette était ce jour-là si jolie que je ne voulus pas m approcher de elle; elle avait une petite robe blanche toute simple. Elle s'amusait à tremper¨ dans la mer son autre robe au bout d'une corde, et son ami s'appuyait sur elle. Je fis signe à ce jeune homme de venir me parler; je lui pris le bras; j'étouffais.
plonger
"Ah ça!" lui dis-je enfin, "contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait à ces chiens d'avocats qui sont là comme cinq morceaux de roi? Il paraît qu'ils vous en veulent¨ fièrement. C'est drôle!"
sont fâchés contre vous beaucoup
Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air si doux, le pauvre garçon!), et me dit:
"O mon Dieu! capitaine, pas grand chose, allez:trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voilà tout."
"Pas possible!" dis je.
"O mon Dieu, si! Les couplets n'étaient même pas trop bons. J'ai été arrêté le l5 fructidor et conduit à la Force, jugé le l6, et condamné à mort d'abord, et puis à la déportation par bienveillance."¨
bonté
"C'est drôle!" dis-je. "Les Directeurs sont des camarades bien susceptibles,¨ car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous fusiller."
vite irrités
Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance¨ pour un jeune homme de dix-neuf ans. Je repris:
attitude
"Il parait que ces citoyens-là n'ont pas voulu faire votre affaire sur la terre, ils ont pense qu'ici ça ne paraîtrait¨ pas tant. Mais pour moi c'est fort¨ triste; car vous avez beau être¨ un bon enfant, je ne peux pas m'en dispenser;¨ l'arrêt de mort est là en règle, et l'ordre d'exécution signé, paraphé, scellé, il n'y manque rien"
se verrait; très; malgré que vous soyez; décharger
Il me salua très poliment en rougissant.
"Je ne demande rien, capitaine," dit-il avec une voix aussi douce que de coutume¨ "Je serais désolé¨ de vous faire manquer à vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas."
normalement; triste
"Oh! pour pour cela, c'est juste," jui dis je, "mon garçon; si cela ne vous déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir."
Il me prit les deux mains, les serra et me dit:
"Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste à faire, je le sens bien; mais qu'y pouvons-nous? Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m'appartient."¨
est à moi
"Enfin, suffit!" lui dis-je, "entre braves gens on s'entend¨ de reste. Allez lui parler, et dépêchons-nous."
se comprend
Je lui serrai la main en ami; et,comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier¨
bizarre
"Ah ça! si j'ai un conseil à vous donner," ajoutai-je, "c'est de ne pas lui parler de ça. Nous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; ça me regarde."¨
je sais bien faire cela
"Ah! c'est différent," dit-il; "je ne savais pas ... cela vaut mieux en effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit."
"Oui, oui," lui dis-je, "ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Ne l'embrassez pas si vous pouvez,ou vous êtes perdu."
Je lui donnai encore une poignée de main, et je le laissai aller. Oh!c'était dur pour moi, tout cela.
Il me parut qu'il gardait, ma foi, le secret car ils se promenèrent bras dessus, bras dessous, pendant un quart d'heure.
La nuit vint tout à coup. C'était le moment que j'avais résolu de prendre.J 'appelai les officier et je dis l'un d'eux: "Allons, un canot à la mer... puisque¨ à présent¨ nous sommes des bourreaux¨ tueurs!Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmènerez au large¨ jusqu'à ce que vous; entendiez des coups de fusil. Alors vous reviendrez."
parce que; maintenant; ; sur la mer
Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! L'officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick.
Moi, je comptais sur la nuit pour cacher l'affaire et je ne pensais pas à la lumière des douze fusils faisant feu à la fois.¨ Et,ma foi! du canot elle vit son mari tomber à la mer, fusillé. Au moment du feu, elle porta la main à sa tête comme si une balle l'avait frappée au front, et s'assit dans le canot sans s'évanouir,¨ sans crier, sans parler, et revint au brick quand on voulut et comme on voulut. J'allai à elle, je lui parlai longuement et le mieux que je pus. Elle avait l'air de m'écouter et me regardait en face en se frottant le front. Elle ne comprenait pas. Ça lui est resté. Elle est encore de même, la pauvre petite idiote ou comme imbécile, ou folle, comme vous voudrez.Jamais on n'en a tiré une parole, si ce n'est¨ quand elle dit qu'on lui ôte¨ ce qu'elle a dans la tête.
en même temps; perdre connaissance; excepté; retire
De ce moment-là je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque chose en moi qui me disait: Reste devant¨ elle jusqu'à la fin de tes jours, et garde-la; je l'ai fait. Quand je revins en France, je demandai à passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris la mer en haine¨ parce que j'y avais jeté du sang innocent. Je cherchai la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses sœurs, à qui je la conduisais folle,n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre à Charenton.¨ Je leur tournai le dos,et je la gardai avec moi.
avec; aversion; hôpital psychiatrique
En l'écoutant avec tristesse, je me mis à calculer que, de l797 à l8l5,où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées pour cet homme. Je demeurai¨ longtemps en silence à côté lui, cherchant à me rendre compte de¨ ce caractère et de cette destinée.¨ Ensuite, à propos de¨ rien, je lui donnai une poignée de main pleine d'enthousiasme. Il en fut étonné.
restai; comprendre; vie; pour
"Vous êtes un digne¨ homme," lui dis-je. Il me répondit:
honnête
"Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme? Vous sentez bien,mon enfant, que c'était un devoir.
Il y a longtemps que j'ai fait abnégation."¨
abandonné tout avantage personnel
J'ignorai¨ longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon. Un jour, cependant, au café, en l825, je crois,un vieux capitaine d'infanterie de ligne, à qui je le décrivis en attendant la parade, me dit:
savais pas
"En! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'était un brave homme; il a été descendu¨ par un boulet¨ à Waterloo. Il avait, en effet, laissé aux bagages une espèce¨ de fille folle que nous menâmes à l'hôpital d'Amiens, et qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours.
tué; projectile; sorte
"Je le crois bien," lui dis-je; "elle n'avait plus son père nourricier."¨
adoptif
"Ah bah! père! qu'est-ce que vous dites donc?" ajouta-t-il d'un air qu'il voulait rendre fin et licencieux.¨
obscène
"Je dis qu'on bat le rappel," repris-je en sortant.
Et moi aussi, j'ai fait abnégation.

27.5. La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l'incendie¨ on voit fuir la fumée,
le feu
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon.
Rien ne bruissait¨ donc,lorsque, baissant la tête,
faisait du bruit
Le plus vieux des chasseurs qui y étaient mis en quête¨
à chercher
À regardé le sable en s'y couchant; bientôt,
Lui, que jamais ici l'on ne vit en défaut
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups cerviers et de deux louveteaux,¨
petits loups
Nous avons tous alors préparé nos couteaux;
Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient.
Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées,¨
droites
Par leurs ongles crochus¨ dans le sable enfoncées;¨
courbés; plantées
Il s'est juge perdu, puisqu'il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;
Alors il a saisi, dans sa gueule¨ brûlante,
bouche
Du chien le plus hardi¨ la gorge pantelante.¨
courageux; haletante
Et n'a pas desserré¨ ses mâchoires de fer,
ouvert
Malgré nos coups de feu, qui traversaient sa chair,
Et nos couteaux aigus¨ qui, comme des tenailles,
coupants
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles.¨
bas-corps
Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,¨
étouffé
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde.
Il nous regarde encore, et suite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner¨ savoir comment il a péri,¨
vouloir; est mort
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant¨ à penser,et n'ai pu me résoudre
commençant
A poursuivre sa Louve et ses fils, qui, tous trois,
Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve
Ne l'eût pas paisse seul subir¨ la grande épreuve.¨
souffrir; = la mort
Mais son devoir était de les sauver, afin¨
pour
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim.
Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles¨ que nous sommes!
faibles
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez,sublimes animaux!
À voir¨ ce que l'on fut¨ sur terre et ce qu'on laisse,
quand on voit; a été
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.
Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur!
Il disait: "Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester¨ studieuse et pensive,
en restant
Jusqu'à ce haut degré¨ de stoïque fierté;
niveau
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir,¨ pleurer, prier, est également lâche.
lamenter
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie¨ où le sort¨ a voulu t'appeler;
chemin; fatalité
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

27.6. La bouteille à la mer

Courage, ô faible enfant de ma solitude
Reçoit ces chants plaintifs,¨ sans nom, que vous jetez
tristes
Sous mes yeux ombragés¨ du camail¨ de l'étude.
obscurcis; couverture
Oubliez les enfants par la mort arrêtés;
Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre;¨
(poètes morts jeunes)
De l’œuvre d'avenir saintement idolâtre,
Enfin, oubliez l'homme en vous-même. Écoutez:
Quand un grave¨ marin¨ voit que le vent l'emporte
sérieux; navigateur
Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont,
Que dans son grand duel la mer est la plus forte
Et que, par des calculs, l'esprit en vain¨ répond;¨
sans résultat; chrche une réponse
Que le courant l'écrase¨ et le roule en sa course
brise
Qu'il est sans gouvernail et, partant¨ sans ressource,¨
donc; moyens
Il se croise les bras dans un calme profond.
Son sacrifice est fait; mais il faut que la terre
Recueille¨ du travail le pieux¨ monument.¨
reçoive; saint; preuve
C'est le journal savant, le calcul solitaire,
Plus rare¨ que la perle et que le diamant;
exceptionnel
C'est la carte des flots faite dans la tempête,
La carte de l'écueil¨ qui va briser sa tête:
rocher sous mer
Au voyageurs futurs sublime testament.
Il écrit: "Aujourd’hui, le courant nous entraîne,¨
emporte
Désemparés,¨ perdus sur la Terre-de-Feu.
sans moyens
Le courant porte à l'est. Notre mort est certaine:
Il faut cingler¨ au nord pour bien passer ce lieu.
naviguer
Ci-joint est mon journal, portant quelques études
Des constellations¨ des hautes latitudes.
étoiles
Qu'il aborde,¨ si c'est la volonté de Dieu!"
arrive quelque part
Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes
Qui sert de sentinelle¨ au détroit de Magellan¨
garde; (au sud de l'Amérique du sud)
Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes,
Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,¨
(d'un bateau brisé)
Il ouvre une bouteille, et la choisit très forte,
Tandis¨ que son vaisseau¨ que le courant emporte
pendant; bateau
Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.¨
(oiseau)
Le capitaine encor jette un regard au pôle
Dont il vient d'explorer¨ les détroits¨ inconnus.
étudier; étroits
L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule;
Il peut lever au ciel l'un de ses bras nus.
Son navire est coulé,¨ sa vie est révolue:¨
allé vers le fond de la mer; finie
Il lance sa Bouteille à la mer, et salue
Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.
Il sourit en songeant¨ que ce fragile verre
pensant
Portera sa pensée et son nom jusqu'au port;
Que d'une île inconnue il agrandit la terre;
Qu'il marque un nouvel astre¨ et le confie¨ au sort.¨
étoile; donne; fatalité
Que Dieu peut bien permettre à des eaux insenées;
Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.
Tout est dit. À présent, que Dieu lui soit en aide!
Sur le brick englouti¨ l'onde¨ a pris son niveau.
disparu; l'eau
Au¨ large flot de l'est le flot de l'ouest succède,¨
après le; suit
Et la Bouteille y roule en son vaste¨ berceau¨
grand; lit
Seule dans l’Océan, la frêle¨ passagère
fragile
N'a pas pour se guider une brise¨ légère;
vent
Mais elle vient de l'arche¨ et porte le rameau.¨
(comme celle de Noé); branche
Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides
L'entraînent¨ vers la France et ses bords pluvieux.
emportent
Un pêcheur accroupi sous des rochers arides¨
stériles
Tire dans ses filets le flacon précieux.
Il court, cherche un savant et lui montre la prise,¨
ce qu'il a trouvé
Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise
Quel est cet élixir noir et mystérieux.
Quel est cet élixir? Pêcheur, c'est la science,
C'est l’élixir que boivent les esprits,
Trésor¨ de la pensée et de l’expérience;
richesse
Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris
L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique,
Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique,
Ton labeur¨ de ce jour aurait eu moins de prix.
travail
Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des Idées.
Sur nos fronts où le germe¨ est jeté par le sort?
origine
Répandons¨ le Savoir en fécondes¨ ondées;¨
mettons; productives; pluies
Puis,recueillant¨ le fruit tel que¨ de l'âme il sort,
ramassant; comme
Tout empreint¨ du parfum des saintes solitudes,
comme
Jetons l’œuvre à la mer, la mer des multitudes:¨
masses
Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.